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Le bouddha Gautama est le plus grand de tous les maîtres qui ont foulé le sol de cette planète. Le Christ était un grand maître, de même que Krishna, Mahavira, Mahomet et tant d'autres, mais personne n'a égalé Bouddha. Non pas qu'il ait atteint une illumination supérieure à celle des autres, l'éveil n'est ni plus ni moins grand. L'état de conscience qu'il a réalisé avait la même qualité que l'état de conscience de Mahavira, du Christ, de Zarathoustra, de Lao Tseu.
Il est exclu qu'un éclairé soit plus éclairé, plus éveillé qu'un autre. Mais en tant que maître, Bouddha est incomparable, car à travers lui des milliers de gens ont connu l’éveil. Cela ne s'est jamais vu avec aucun autre maître. La lignée de Bouddha a été la plus féconde. Sa famille a été la plus créative de toutes celles que l'on connaît à ce jour. Il est comme un arbre immense aux branches innombrables et chaque branche a porté des fruits ; chaque branche est chargée de nombreux fruits.
Mahavira reste un phénomène local. Krishna, en devenant un thème pour érudits, s'est tari. Le Christ a été totalement détruit par les prêtres. Beaucoup de choses auraient pu se produire, mais elles n'ont pas eu lieu. La bonne fortune de Bouddha a été extraordinaire. Les prêtres et les érudits ont essayé de l'anéantir, à cet effet ils ont même fait tout ce qui était en leur pouvoir, mais l'enseignement de Bouddha était conçu de telle façon qu'il était indestructible. Il est toujours vivant. Aujourd'hui, après vingt-cinq siècles, cet arbre donne encore quelques fleurs, il fleurit toujours. Au printemps, il répand toujours sa fragrance, il est toujours capable de donner des fruits.
Saraha est un fruit de cet arbre. Il est né environ deux siècles après Bouddha. Il appartient à sa descendance directe. Une branche va de Mahakashyapa à Bodhidharma et au zen -cette branche est en pleine floraison. Une autre branche va de Bouddha à son fils, Rahul Bhadra, et de Rahul Bhadra à Sri Kirti, de Sri Kirti à Saraha et de Saraha à Nargarjuna -c'est la branche du tantra. Elle porte toujours des fruits au Tibet.
Le Tibet s'est converti au tantra dont Saraha est le fondateur comme Bodhidharma est le fondateur du zen. Bodhidharma a conquis la Chine, la Corée, le Japon. Saraha a conquis le Tibet.
Ces chants de Saraha sont d'une grande beauté. Ils constituent le fondement même du tantra. Il faut avant tout comprendre l'attitude du tantra à l'égard de la vie, la vision tantrique de la vie.
L'élément fondamental du tantra, sa vision radicale, révolutionnaire, rebelle, est que le monde n'est pas divisé en plans inférieurs et en plans supérieurs, mais qu'il constitue une seule étoffe, une seule chose. Ce qui est élevé et ce qui est en bas se donnent la main. Ce qui est élevé inclut ce qui est bas, ce qui est bas comprend ce qui est élevé. Ce qui est élevé est caché dans ce qui est bas -en d'autres termes, ce qui est bas ne doit pas être nié ou condamné ou détruit ou exterminé. Ce qui est bas doit être transformé. Ce qui est bas doit être autorisé à monter ... ce qui est bas devient ainsi ce qui est élevé. Entre Satan et Dieu n'existe pas de gouffre infranchissable. Satan porte Dieu au plus profond de son coeur. Lorsque ce coeur se met à battre, Satan devient Dieu.
C'est pour cela que les termes « dieu » et « démon » ont une seule et même racine. « Démon » vient de « divin », c'est le divin non encore évolué, c'est tout. Ce qui est démoniaque n'est pas opposé au divin, il n'essaie pas de détruire le divin. En réalité, le démon est à la recherche du divin. Satan n'est pas l'ennemi de Dieu, c'est une semence. Le divin est l'arbre pleinement épanoui, le démoniaque est l'état de semence -mais l'arbre est caché dans la graine. Celle-ci n'est pas l'opposée de l'arbre. L'arbre ne peut exister sans la semence. De son côté, l'arbre n'est pas l'ennemi de la graine, leurs liens d'amitié sont profonds. Ils sont « ensemble »
Le poison et le nectar sont deux phases d'une seule et même énergie, de même que la vie et la mort, le jour et la nuit, l'amour et la haine, le sexe et la conscience divine, et tout le reste.
Le tantra dit : ne condamnez jamais rien. Condamner est une attitude stupide. En condamnant quelque chose, vous vous privez de ce qui aurait pu émerger au terme de l'évolution de l'inférieur. Ne condamnez pas la boue, le lotus s'y trouve secrètement caché. Utilisez la boue pour cultiver le lotus. Bien sûr, la boue n'est pas encore un lotus, mais la possibilité existe. La personne créative, l'être religieux, aide la boue à produire le lotus, à libérer le lotus de la fange.
Saraha est le fondateur de la vision tantrique. C'est extrêmement important surtout en ce moment de l'histoire humaine, où un homme nouveau, une espèce nouvelle s'efforce de voir le jour, où un nouvel état de conscience frappe à la porte. L'avenir sera tantrique parce que le temps des attitudes dualistes touche à sa fin.
Ces attitudes dualistes ont sévi pendant des siècles, elles ont gravement détérioré l'être humain, elles lui ont inculqué le sentiment de culpabilité. Elles n'ont pas libéré l'homme, elles en ont fait un prisonnier. Elles ne lui ont pas non plus apporté la paix ou la joie ; elles l'ont rendu misérable. Elles ont condamné tout -de la nourriture au sexe ... tout. Des simples relations aux liens d'amitié, elles ont tout détruit. L'amour est condamné, le corps est vilipendé, la raison est mise en cage. Les doctrines dualistes ne vous ont pas laissé la moindre parcelle de terre solide sur laquelle s'appuyer spontanément, naturellement. Elles ont totalement coupé l'herbe sous vos pieds, elles ont creusé un gouffre. L'homme est suspendu, il se balance dans le vide.
C'est devenu insupportable. Le tantra peut vous ouvrir de nouveaux horizons. C'est pour cela que j'ai voulu parler de Saraha.
C'est un des êtres que j'aime le plus. C'est une histoire d'amour déjà ancienne. Peut-être n'avez-vous jamais entendu prononcer ce nom : Saraha. Pourtant, c'est un des grands bienfaiteurs de l'humanité. Si je devais citer dix bienfaiteurs de l'humanité, Saraha figurerait parmi eux. Si je devais en citer cinq, je ne pourrais omettre Saraha.
Avant d'approfondir les chants de Saraha, quelques mots au sujet de sa vie. Il est né à Vidarbha. Vidarbha fait partie du Maharashtra, ce n'est pas bien loin de Poona. Il est né sous le règne du roi Mahapa1a, son père était un brahmane fort érudit de la cour du roi. Le jeune Saraha fréquentait lui aussi la cour royale. Il avait quatre frères, tous plus instruits les uns que les autres. Il était le plus jeune et le plus intelligent de tous. Sa renommée se propageait de jour en jour, le roi se régalait de cette superbe intelligence.
Ses quatre frères, bien qu'éminents, n'étaient pas grand chose comparés à Saraha. Ils se marièrent. Quant à Saraha, le roi était prêt à lui donner sa propre fille, mais Saraha rêvait de renoncement, il désirait devenir un sannyasin. Le roi se sentit blessé. Il essaya de convaincre ce Saraha si jeune, si beau, si brillant. Le prestige de la cour allait grandissant grâce à la présence de Saraha. Le roi était soucieux, il n'avait nulle envie de voir cet élément rare prendre la route de l'ascèse. Il voulait le protéger, lui assurer un maximum de confort, lui offrir tout ce qu'un homme peut souhaiter. Mais Saraha n'en démordait pas et il fallut céder -il devint un sannyasin, un disciple de Shri Kirti.
Shri Kirti figure dans la lignée directe de Bouddha. Après le bouddha Gautama, il y eut son fils Rahul Bhadra puis Shri Kirti. Entre Saraha et Bouddha, il n'y a que deux maîtres. Ils ne sont donc guère éloignés l'un de l'autre. L'arbre devait encore être très, très vert. La vibration devait encore être extrêmement vivante. Bouddha venait de partir. L'atmosphère était certainement encore imprégnée de son parfum.
Le roi était bouleversé : Saraha n'était-il pas un brahmane ? N'aurait-il pas au moins dû devenir le disciple, le sannyasin d'un maître hindou ? Il avait choisi Bouddha ! La famille de Saraha aussi sombra dans l'affliction. C'était une véritable injure ... Ils se dressèrent tous contre lui. Et les choses allèrent de mal en pis, nous allons le voir.
Au départ, Saraha s'appelait Rahul, c'est le nom que lui avait donné son père. Voici comment lui échut le nom de Saraha. C'est une belle histoire. Lorsqu'il se présenta devant Shri Kirti, la première directive qu'il reçut fut celle-ci : « Oublie tous tes Védas, tout ce que tu as appris, tout le fatras qu'on. a déversé dans ton esprit ». Ce ne fut pas facile, mais Saraha était prêt à tout. Quelque chose, en Shri Kirti, l'attirait. Shri Kirti était un puissant aimant. Saraha jeta toutes ses connaissances par-dessus bord et redevint totalement ignorant.
C'est un des plus grands renoncements. Renoncer à la fortune est facile. Ce n'est pas très dur d'abandonner un royaume. Renoncer à ce que l'on sait ou croit savoir est la chose la plus difficile au monde.
D'abord, comment s'y prendre ? Ces connaissances sont en nous. Nous pouvons fuir un royaume, nous rendre dans l'Himalaya, distribuer notre richesse -mais comment nous défaire de ce qui meuble notre esprit, comment oublier notre savoir ? De plus, redevenir ignorant est extrêmement douloureux. C'est la plus grande des austérités que de retourner au non-savoir, que de retrouver l'innocence du petit enfant ... Pourtant, Saraha était prêt. Les années passèrent et, progressivement, Saraha effaça tout ce qu'il avait appris. Il devint un grand méditatif. Auparavant, il s'était fait une réputation en tant qu'érudit. A présent, sa renommée en tant. que méditatif se répandit. Les gens venaient de loin pour le voir, pour regarder cet homme encore jeune qui était devenu totalement innocent, frais comme une feuille printanière, comme la rosée matinale sur les brins d'herbe.
Un jour, alors qu'il était en train de méditer, Saraha eut une vision. Il vit une femme sur un marché et sût qu'elle serait son maître. Shri Kirti l'avait mis sur la bonne voie, mais l'enseignement véritable lui viendrait de cette femme. Comprenez bien. Seul le tantra a échappé aux poncifs des chauvinistes mâles. De fait, pour accéder au tantra, il vous faudra l'aide d'une femme sage. Sans une compagne sage, vous ne pourrez pas entrer dans l'univers complexe du tantra.
Saraha eut donc une vision qui lui montra une femme sur un marché. D'abord, la femme. Ensuite le marché. Le tantra croît sur la place publique, dans l'épaisseur de la vie. Il ne nie rien, il est extrêmement positif. Saraha se leva. A Shri Kirti qui lui demandait où il allait, il répondit : « Tu m'as indiqué la voie, tu as anéanti mes connaissances, tu as accompli la moitié du travail -tu as nettoyé mon ardoise. A présent, je suis prêt pour le reste ». Shri Kirti se mit à rire, le bénit et le laissa partir.
Saraha arriva sur le marché et eut la surprise d'y apercevoir la femme révélée par la vision. Elle était occupée à confectionner des flèches, c'était son métier.
Autre chose à retenir : le tantra enseigne que plus vous êtes cultivé, plus vous êtes civilisé et moins vous serez capable de vous transformer. Moins une personne est civilisée, plus elle est primitive et plus elle est vivante, alerte. Plus une personne est civilisée, plus elle ressemble à une effigie en matière synthétique ; c'est du plastique, de l'artificiel. La culture vous éloigne de vos racines terrestres. Ce monde boueux vous effraie, vous vous en détournez, vous vous mettez à vivre comme s'il n'existait aucune parenté entre vous et lui. Le tantra dit : pour trouver l'être authentique, il faut retourner aux racines.
Il dit donc que la vitalité est la plus grande chez la personne non civilisée, non éduquée, non cultivée. La psychologie moderne le confirme. L'homme Noir est plus vif que l'homme Blanc, d'où la peur des Américains. L'Américain a très peur des Noirs parce que lui-même est devenu artificiel, alors que le Noir est toujours bien vivant, proche de la terre.
Le conflit entre Blancs et Noirs, aux Etats-Unis, n'est pas vraiment un conflit entre Blancs et Noirs. C'est un conflit entre l'artificiel et le naturel. Le Blanc a fondamentalement peur de perdre sa femme. Le Noir est plus vif, plus gaillard, sexuellement plus ardent, son énergie est restée sauvage. Perdre les femmes est une des grandes hantise des hommes civilisés. Ils savent qu'ils seront incapables de les garder si des mâles plus vigoureux se présentent.
Le tantra dit : la possibilité de grandir existe chez les êtres « primitifs ». Vous, vous vous êtes développés dans la mauvaise direction tandis qu'eux n'ont pas encore grandi ; ils peuvent choisir la bonne voie, leur énergie est toujours disponible. Et ils peuvent commencer directement, ils n'ont rien à déblayer auparavant.
Une fabricante de flèches est une personne de basse caste. Le fait que Saraha, un brahmane instruit et prestigieux ayant vécu à la cour du roi, s'adresse à une telle femme est riche en signification symbolique. Ce qui est appris doit retourner à ce qui est vital. Le faux, le plastique, le succédané doit céder la place à l'authentique.
Voici Saraha devant cette jeune femme radieuse occupée à tailler la tige d'une flèche sans jeter le moindre coup d'oeil à droite ou à gauche, tout absorbée dans son travail. Il ressent quelque chose d'extraordinaire en sa présence, de totalement inattendu, d'inconnu. Même son maître Shri Kirti semblait pâle à côté de cette femme. Elle était comme une source fraîche et pure.
Shri Kirti était un grand philosophe. Il avait enjoint Saraha d'abandonner tout son savoir, mais lui-même était un homme fort instruit. Il avait dit à Saraha de laisser tomber tous les Védas, toutes les saintes écritures, mais il avait ses propres Védas, ses propres saintes écritures. Son anti-philosophie était encore une sorte de philosophie. Cette femme n'était ni pour ni contre la philosophie. Elle ignorait tout de la philosophie, elle était candidement ignorante en cette matière, elle ne savait rien ni de la philosophie ni du monde des idées. C'était une femme d'action, elle s'y immergeait totalement.
Saraha l'observa attentivement. La flèche était terminée. Fermant un oeil, la femme prit la pose d'un archer. Saraha s'approcha. Il ne vit aucune cible, la femme mimait, tout simplement. Elle avait fermé un oeil et de l'autre fixait une cible mystérieuse. Saraha pressentit. son message. Cette posture lui apparut comme symbolique, mais le sens restait obscur. Il ne pouvait mettre le doigt sur ce qu'il devinait vaguement.
Il demanda à la femme si la fabrication des flèches était son métier. Elle éclata de rire et l'apostropha sans ménagement : « Brahmane stupide ! Tu as abandonné les Védas pour adorer les paroles de Bouddha, le Dhammapada. Où est la différence ? Tu as changé de livre, tu as changé d'enseignement, mais tu es toujours aussi bête »
Saraha était profondément heurté. Personne ne lui avait jamais parlé sur ce ton. Il fallait être une femme inculte pour oser le faire. Et puis ce rire -sans retenue, primitif, mais en même temps tellement savoureux. Il se sentit attiré. Devant le magnétisme de cette femme, il n'était plus qu'un morceau de fer.
« Tu te prends pour un bouddhiste ? », lui demanda-t-elle. Sans doute portait-il la robe jaune safran des :moines bouddhistes. Elle se moqua de plus belle : « On ne peut comprendre Bouddha que par l'action et jamais par les paroles ou les livres. N'en as-tu pas encore assez ? N'en as-tu finalement pas par-dessus la tête de tout cela ? Cesse de perdre ton temps, à chercher ainsi en vain. Viens, suis-moi ! »
Il se passa quelque chose -une sorte de communion. Saraha ne s'était jamais senti ainsi auparavant. La signification spirituelle de ce que la femme avait fait lui apparut brusquement. Il l'avait vue ne regardant ni à gauche ni a droite, mais exactement au milieu.
Pour la première fois, il comprit ce que Bouddha voulait dire en parlant du milieu. Saraha avait successivement été un philosophe puis un anti-philosophe : il était passé d’un extême à l'autre. Il avait d'abord adoré une chose, puis il avait adoré la chose opposée, mais son adoration n'avait pas changé. Aller de gauche à droite puis de droite à gauche ne sert à rien. Vous balancez comme un pendule.
L'avez-vous remarqué ? Lorsque le pendule se dirige vers la droite, il accumule l'énergie qui lui permettra de retourner à gauche. Et en allant à gauche, il accumule l'énergie nécessaire pour retournera droite. Le mouvement du balancier se poursuit, le monde continue. Etre au milieu signifie être en équilibre, immobile, ni à gauche ni à droite. Alors l'horloge s'arrête, le monde prend fin. Le temps cesse d'exister, vous êtes dans l'état hors du temps, dans l'éternité du moment présent.
Il l'avait si souvent entendu dire par Shri Kirti Il avait étudié ce sujet dans les livres, il y avait beaucoup réfléchi, il en avait discuté avec d'autres, il avait répété et répété que la bonne attitude était celle du juste milieu. Mais ce jour-là, pour la première fois, il voyait la chose en acte : la femme ne regardait ni à gauche ni à droite, elle était totalement plongée dans le centre.
Le milieu est le point où survient la transcendance. Pensez-y, observez ce phénomène dans la vie courante. Un homme court après l'argent, l'argent est son dieu - il est fou ...
« Pourquoi as-tu quitté ton ami ?, demandait une femme à sa voisine. Que s'est-il passé ? Je vous croyais à la veille du mariage ! »
« Nos principes religieux n'étaient pas les mêmes, répondit l'autre, c'est pour cela que nous avons rompu »
La première s'étonna, ses voisins n'étaient-ils pas tous les deux catholiques ? « Que veux-tu-dire, en quoi vos religions étaient-elles différentes ? »
« Moi, je vénère l'argent. Lui, il a fait faillite »
Pour certaines personnes, l'argent est le seul dieu. Un jour ou l'autre, l'idole s'écroule, c'est inévitable. L'argent ne peut pas être un dieu. C'était une illusion, une projection. Un jour ou l'autre, vous vous rendez compte que l'argent n'a rien d'extraordinaire et que vous étiez en train de perdre votre vie. Alors, c'est la volte-face. Vous voilà opposé à l'argent, vous ne voulez plus en entendre parler. Votre obsession a changé d'objet mais vous êtes toujours obsédé. Vous êtes passé de gauche à droite, mais l'argent est toujours au centre de votre conscience.
Vous pouvez passer d'un désir à l'autre. Après avoir été trop mondain, vous devenez ermite : vous n'avez pas changé, vous êtes toujours malade. Bouddha dit : être attaché à ce monde est être attaché au monde ; être attaché à l'autre monde est être attaché au monde ; courir après l'argent est être fou de l'argent ; se détourner de l'argent est être fou de l'argent ; aspirer au pouvoir est sot, fuir le pouvoir est sot. Demeurer au milieu, c'est cela la sagesse.
Pour la première fois, Saraha voyait concrètement cette vérité qui lui avait toujours échappé, même auprès de Shri Kirti. Elle était vraiment là, devant ses yeux. La femme disait juste : « On ne peut apprendre qu'en agissant ». Elle était totalement abîmée dans son action et cela aussi est un message bouddhiste : en étant totalement présent dans l'action, l'homme est libéré de l'action.
Vous créez du karma parce que vous ne vivez pas pleinement ce que vous vivez. Ce que vous vivez totalement ne laisse aucune trace. Ce que vous faites pleinement est achevé, vous n'en garderez pas de souvenir affectif. Ce que vous ne faites pas totalement reste collé à vous et vous poursuit comme les séquelles d'une maladie. Votre esprit ne peut s'en libérer, il veut achever la chose.
L'esprit a très fortement tendance à vouloir compléter ce qui a été commencé. Lorsqu'une chose est vraiment achevée, le mental disparaît. Si vous achevez tout ce que vous vivez, vous constatez brusquement qu'il n'y a pas de mental ou d'ego. Le mental, l'ego, c'est l'accumulation de tous vos actes passés restés inachevés - le souvenir entaché d'affectivité.
Vous aimiez une femme mais vous n'avez pas pleinement vécu cet amour ; à présent, votre bien-aimée est morte. Trop tard ... Vous vouliez dire à votre père que vous regrettiez de l'avoir souvent blessé ; mais vous avez différé votre visite et à présent, c'est trop tard. Le remords vous poursuivra comme un fantôme, une ombre attachée à vos pas. Que faire désormais ? Vous n'avez pas osé manifester votre affection à votre ami, l'ami n'est plus et vous souffrez : le regret vous serre le coeur. Et ainsi de suite.
Lorsque votre action est totale, vous en êtes affectivement libérés, vous ne vous retournez plus. L'être authentique ne regarde jamais en arrière parce qu'il n'y a rien à voir. Aucun reliquat. Cet être avance, c'est tout. Ses yeux sont lavés du passé, sa vision n'est pas obscurcie. Une telle clarté permet de connaître la réalité.
Vous êtes accablés d'actes inachevés. Vous ressemblez à un dépotoir. Partout des débris, des épaves, des pièces détachées. N'avez-vous jamais remarqué que vous n'allez jamais au fond des choses ? Que rien n'est achevé, complet dans votre vie ? Vous passez d'une chose à l'autre sans souci d'en mener une totalement à son terme. Tous ces restes vous alourdissent de plus en plus ; c'est cela, le karma. Karma signifie action incomplète.
Soyez entiers et vous serez libres.
Cette femme était totalement immergée dans ce qu'elle faisait. C'est pour cela qu'elle irradiait, c'est pour cela qu'elle était belle. C'était une femme ordinaire, mais elle avait une beauté qui n'est pas de ce monde. Cette beauté venait de son attention totale, du fait qu'elle ne se trouvait ni dans un extrême ni dans l'autre. Elle se trouvait dans le juste milieu, d'où sa grâce, son équilibre.
Pour la première fois de sa vie, Saraha rencontrait une femme dont la beauté était plus que physique, une femme spirituellement belle. Il s'abandonna. Il vit clairement que c'était cela, la méditation. Il ne s'agissait ni d'une certaine pose ni de la répétition d'une prière, d'un mantra, il n'était pas question d'aller à l'église, au temple ou à la mosquée, mais d'être dans la vie, de s'adonner à de petites occupations quotidiennes en leur accordant une attention totale, en s'y consacrant avec une telle vigilance que chaque geste devient profond.
Il comprit enfin ce qu'était la méditation. Il avait essayé de méditer, il avait lutté avec acharnement et voici que la méditation lui était apparue, vivante. Il la sentait. Il avait l'impression qu'il aurait pu la toucher, tant elle était vivante. Il se souvint que fermer un oeil en gardant l'autre ouvert est un symbole, un symbole bouddhiste.
Les psychologues ont découvert ce que Bouddha savait déjà, deux mille cinq cents ans avant eux. Bouddha a dit qu'une moitié de notre cerveau raisonne et que l'autre appréhende intuitivement. L'hémisphère cérébral gauche est le siège de la raison, de la logique, de la pensée discursive et analytique, de la philosophie, de la théologie ... Il produit des paroles, des mots, des arguments, des syllogismes, des déductions, des conclusions ... Le cerveau gauche est aristotélicien.
L'hémisphère cérébral droit est intuitif, poétique. C'est le siège de l'inspiration, de la vision, de la conscience immédiate, de la conscience totale et spontanée. Sans argumentation, vous « savez » ... Sans raisonnement, sans déduction, sans conclusion, vous « comprenez ». C'est cela, la conscience originelle : elle est là, tout simplement.
La vérité est connue par le cerveau droit, elle est déduite par le cerveau gauche. Or, une déduction n'est qu'un train de pensées, ce n'est pas une expérience.
Saraha comprit que la femme avait fermé un oeil pour symboliser la fermeture de l'oeil de la raison, de la logique. L'oeil gardé ouvert symbolisait l'amour, l'intuition, la conscience, la vigilance, l'éveil.
Puis il se souvint de l'attitude de la fabricante de flèches. Nous sommes en route vers ce que nous ne connaissons pas, vers ce que nous ne pouvons pas connaître. Vers la connaissance véritable, qui est d'appréhender l'inconnaissable, de « comprendre » ce qui est impossible à comprendre, d'atteindre l'inatteignable. Cette passion pour l'impossible fait de l'être humain un pèlerin, un chercheur spirituel.
Oui, c'est impossible. Mais cela ne signifie pas que cela n'arrivera pas. « Impossible » veut dire que cela ne peut arriver que si vous subissez une transformation totale. C'est impossible pour vous tel que vous êtes aujourd'hui. Mais il ne vous est pas interdit d'être autrement. Vous pouvez être un homme radicalement nouveau ... alors, cela arrive. C'est donc possible pour un être d'une toute autre espèce. A moins de mourir, vous ne connaîtrez pas, disait Jésus. L'homme nouveau saura.
Vous venez vers moi, mais vous ne trouverez pas. Je dois d'abord vous tuer. Je suis terriblement dangereux pour « vous » ... Il faudra que « vous » disparaissiez. Lorsque naît l'homme nouveau, un nouvel état de conscience existe. Il y a, en effet, en vous quelque chose d'indestructible, quelque chose que rien ne peut tuer. Personne ne peut l'anéantir. Ce qui est destructible doit être détruit, alors surgit l'indestructible. Lorsque vous dévoilez cet élément, cette instance indestructible, cet état d'éveil total et éternel de votre être, vous êtes un homme nouveau, une nouvelle conscience.
Alors, l'impossible devient possible, l'inatteignable est atteint, l'irréalisable est réalisé.
Saraha se souvint de l'attitude de la femme. Ellee visait quelque chose d'invisible, l'inconnaissable, l'Un ... le but. Comment ne faire qu'un avec l'existence ? La cible, c'est la non-dualité, la fusion où la distance entre sujet et objet s'évanouit, où n'existent plus ni moi ni l'autre.
Martin Buber a écrit un beau livre : « Je et tu ». Il dit que la prière est une expérience de moi-toi. Il a raison, c'est une expérience de moi-toi. Dieu est « toi », moi je reste « moi ». Il s'établit un dialogue, un rapprochement. Le bouddhisme n'a pas de prières, il va plus loin, plus haut. Le bouddhisme dit : même dans la relation moi-toi, vous restez divisés, séparés. La communion est exclue, même si vous criez à pleins poumons pour atteindre l'autre. La communion n'a lieu que lorsqu'il n'y a plus de division moi-toi, lorsque le sujet et l'objet cessent d'exister en tant que tels, lorsqu'il n'y a plus de chercheur, plus de chose cherchée, lorsque l'union, la fusion est accomplie en un état de pure conscience.
Parce qu'il avait compris les actes de la femme et reconnu la vérité, elle l'appela « Saraha ». Il s'appelait Rahul, elle changea son nom. « Saraha » est un beau mot. Il signifie « celui qui a décoché la flèche ». Sara signifie flèche, ha(n) veut dire « qui a décoché ». Saraha, « celui qui a décoché la flèche ». La femme éprouva une grande joie lorsqu'elle vit cet homme reconnaître la signification de ses gestes symboliques, lire et décoder ce qu'elle essayait de lui dire, de lui montrer. Elle se mit à danser et dit : « Désormais, tu t'appelleras Saraha, tu as décoché la flèche. En comprenant le sens de mes actes, tu as touché la cible »
Saraha lui présenta ses excuses : « Tu n'es pas une simple fabricante de flèches, pardonne-moi de l'avoir pensé. Je regrette infiniment mon erreur. Tu es un grand maître et tu m'as fait renaître. Avant cela, je n'étais pas vraiment un brahmane. Je le suis à présent. Tu es mon maître, tu es ma mère, tu m'as donné une nouvelle vie. Je ne suis plus le même homme. Tu as raison, mon ancien nom n'était plus de mise »
Vous me demandez : « Pourquoi nous donnes-tu un nouveau nom ? » Je le fais pour que vous abandonniez votre ancienne identité, pour que vous effaciez votre passé, pour que vous ne soyez plus en rien attachés à votre passé. La cassure doit être nette, la rupture doit être totale.
Rahul devint Saraha.
Selon la tradition, cette femme était la forme prise par un bouddha du nom de Sukhnata. Ce bouddha était venu pour aider l'être potentiellement très grand qu'était Saraha. Mais pourquoi sous les traits d'une femme ? Parce que selon le tantra, de même que l'homme naît physiquement d'une femme, il doit renaître en tant que disciple d'une femme également. Il faut savoir que tous les maîtres sont plus mère que père. Ils ont la qualité du féminin. Bouddha est féminin, de même que Mahavira ou que Krishna. Ils ont une grâce et une rondeur féminines. Leur beauté est féminine. Dans leur regard, pas la moindre agressivité mâle.
Qu'un bouddha ait pris l'apparence d'une femme est par conséquent d'une grande signification symbolique. Les bouddhas adoptent toujours une forme féminine, même si leur corps est masculin. Ils sont féminins pour la bonne raison que tout ce qui naît est issu de l'énergie féminine. L'énergie masculine peut être un déclencheur, mais elle ne peut accoucher.
Le maître vous porte en son sein pendant des mois, des années, parfois des vies entières. Personne ne peut prédire à quel moment vous serez prêts pour la naissance spirituelle. Le maître est inévitablement une mère. Il doit disposer d'une formidable énergie féminine, afin de déverser de l'amour sur vous -autrement, il ne pourra pas vous détruire. Vous ne lui permettrez de vous anéantir que si vous avez totalement confiance en son amour. D'où peut bien venir votre confiance ? Seul l'amour que vous percevez chez le maître vous mettra en confiance. Et lorsque vous lui faites confiance, il pourra vous couper un membre après l'autre ... Jusqu'au jour où, brusquement, « vous » disparaissez. Lentement, progressivement ... et tout à coup, « vous » n'êtes plus là. Gate, gate, para gate -partant, partant, parti. Alors naît ce qui est totalement neuf, autre.
La femme aux flèches accueillit Saraha. Elle l'attendait. Le maître attend le disciple. Selon la tradition, le maître choisit le disciple bien avant que le disciple n'ait choisi le maître. C'est exactement ce qui s'est passé ici. Sukhnata était caché sous une forme féminine et il attendait que Saraha vienne pour être transformé.
C'est le maître qui choisit. C'est logique, dès lors qu'il est davantage conscient ; il sait. Il peut sonder les possibilités de votre être, ce qui est potentiel en vous. Il perçoit votre futur. Il voit ce qui peut survenir. En choisissant un maître, vous pensez peut-être que « vous » avez choisi. C'est faux. Comment pourriez-vous choisir un maître ? Vous êtes aveugles. Comment pourriez-vous reconnaître un maître ? Vous êtes inconscients. Comment pourriez-vous percevoir un maître ? Lorsque vous pressentez un maître, cela signifie qu'il est déjà entré dans votre coeur, qu'il a déjà commencé à jouer avec vos énergies. C'est pour cela que vous le sentez.
Avant que le disciple ne choisisse un maître, le maître l'a déjà choisi.
La femme accepta Saraha. Elle l'attendait. Ils partirent ensemble et s'installèrent sur un lieu de crémation. Pourquoi un lieu de crémation ? Parce que Bouddha a dit : à moins de comprendre la mort, vous ne comprendrez pas la vie. A moins de mourir, vous ne renaîtrez pas.
Après Saraha, beaucoup de disciples tantriques ont vécu parmi les bûchers. Saraha, le fondateur, partit vivre sur un champ de crémation. Tous les jours, on amenait des cadavres, on les brûlait. C'est là qu'était le domicile de Saraha et de sa compagne. Un amour immense existait entre eux ; plus que l'amour entre un homme et une femme, c'était l'amour entre un maître et son disciple. Un tel amour dépasse ce qu'une relation amoureuse peut atteindre. L'amour humain est plus intime, sans aucun doute ; une liaison amoureuse implique les corps. Au mieux, elle englobe aussi le mental, la psyché. Généralement, il ne s'agit que des corps.
Entre le maître et le disciple, il y va de l'âme. Saraha avait trouvé la compagne de son âme. Ils vivaient un amour extraordinaire, un amour magnifique. Un tel amour est très rare.
La femme enseigna le tantra à Saraha. Seule une femme peut le faire. On m'a demandé pourquoi j'avais désigné Kaveesha à la tête du groupe de tantra. Un homme pourrait difficilement tenir ce rôle. Ce n'est pas impossible, mais il devrait d'abord devenir très très féminin. Une femme ne doit pas se transformer. Elle possède d'emblée les qualités d'amour, de sollicitude. Elle est naturellement pourvue de cette attention affectueuse, de cette capacité d'amour, de cette sensibilité pour ce qui est doux et fragile.
Saraha devint un tantrika, guidé par la femme aux flèches. II ne méditait plus. Auparavant, il avait rejeté les Védas, les saintes écritures, les connaissances. A présent, il laissait tomber la méditation. Des rumeurs circulèrent dans le pays : Saraha ne médite plus !
Il chante, il danse, il ne médite plus. Le chant était devenu sa méditation, la danse était sa méditation. Célébrer, fêter étaient désormais son mode de vie.
Célébrer parmi les bûchers ! Vivre là où règne la mort et y vivre joyeusement ! Là réside la beauté du tantra. Il joint les opposés, les contraires, il abolit le paradoxe. En vous rendant vers le lieu de crémation, la tristesse vous étreint, impossible d'être gai, de chanter ou de danser. Des cadavres se consument, on n'entend que lamentations et sanglots. Et cela continue jour et nuit ... Comment se réjouir ?
Pourtant, si vous ne trouvez pas de joie ici, toutes les autres joies de votre vie ne seront que des leurres. Si vous pouvez vous réjouir face à la mort, vous accéderez réellement à la joie. Elle ne sera plus conditionnelle. Dorénavant, la mort n'importera pas plus que la vie. Que quelqu'un meure ou naisse ne fera plus aucune différence.
Saraha chantait et dansait. Toute gravité. l'avait quitté. Le tantra n'est pas « sérieux ». Il est ludique, il est jeu. Il est absolument sincère mais pas du tout sérieux. Il est joie, il est fête. Car le tantra est la forme la plus évoluée de l’amour ; l'amour est un jeu, l’amour est une fête.
Certaines personnes souhaitent que même l'amour ait grise mine Mahatma Gandhi a déclaré : ne faites l'amour que lorsque vous voulez procréer. Même l'amour devient un travail -la reproduction. C'est horrible. Faites l'amour à votre femme lorsque vous voulez vous reproduire -votre compagne est-elle donc une usine ? Reproduction - le terme est, en soi, repoussant. L'amour est joie ! Faites l'amour lorsque vous êtes heureux, joyeux, lorsque vous êtes au sommet de la vague. Partagez cette énergie. Aimez-vous parce que c'est chantant, dansant, riant -pas pour procréer ! Ce mot est vraiment obscène. Faites l'amour parce que vous débordez de vitalité joyeuse. Donnez ce que vous avez !
Le jeu entra dans la vie de Saraha. L'amoureux a toujours envie de jouer. Lorsque votre amour n'est plus enjoué, vous devenez des époux, vous n'êtes plus des amants. C'est le temps de la reproduction. Dès que vous devenez des époux, quelque chose de très beau est mort. La fête est finie. La vie, la sève vivante se sont taries. Vous faites semblant, l'hypocrisie s'installe.
La vie de Saraha devint un jeu et la religion authentique se manifesta à la faveur du jeu. L'extase de Saraha était tellement communicative que des gens venaient le regarder chanter et danser et se mettaient même à chanter et à danser avec lui. Le champ de crémation devint un lieu de réjouissances. Les bûchers fumants n'empêchaient pas les foules de se rassembler autour de Saraha et de sa compagne. Bien sûr, les gens endeuillés continuaient de venir pour incinérer les cadavres, mais en même temps des foules de plus en plus denses venaient pour célébrer. Auprès de Saraha et de sa compagne, la fête était permanente.
Certaines personnes tombaient en extase et entraient en samadhi, accédaient à la conscience divine en chantant et en dansant. La vibration, la simple présence de Saraha étaient devenues tellement puissantes qu'en participant à sa joie, l'irruption du divin devenait chose possible. L'ivresse mystique de Saraha était telle qu'elle débordait et ennivrait les gens autour de lui.
Inévitablement, les brahmanes, les prêtres, les érudits, les bien-pensants commencèrent à le calomnier, à le honnir. Inévitablement. Les théologiens, les gens instruits, les prêtres, les hommes de bien, les puritains s'acharnent toujours contre des gens comme Saraha. On dénigrait Saraha sans vergogne.
« Il est perdu, disaient-ils. Il est perverti. Ce n'est plus un brahmane. Il vit avec une femme. Il a bafoué ses voeux de chasteté. Ce n'est même plus un moine bouddhiste. Il s'adonne à des pratiques innommables avec une créature de basse caste, il erre sans but comme un chien, c’est un dément ». L'état d'extase était, à leurs yeux, de la démence, une déchéance. Tout dépend de votre façon d'interpréter. C'est vrai, il dansait comme un fou dans le champ de crémation. Il était fou. Mais ce n'était pas un chien fou, il était fou du divin !
Tout dépend de votre regard.
Le roi fut averti et s'inquiéta. Les plaintes contre Saraha se faisaient de plus en plus insistantes. Les gens connaissaient le profond respect que le roi éprouvait pour Saraha, ils savaient qu'un poste de conseiller lui avait été offert avant qu'il ne tourne le dos à son ancienne vie. Le roi avait toujours la plus grande admiration pour l'érudition de Saraha.
Les gens venaient donc rapporter tout ce qui se disait et dénonçaient Saraha auprès du roi qui en fut attristé. Il envoya quelques émissaires sur place pour dire à Saraha : « Reprends tes esprits. Tu es un brahmane, ton père était un grand lettré et tu l'es aussi, que t'arrive-t-il ? Tu fais fausse route, reviens. Je t'attends. Une place t'es réservée au palais, tu feras partie de ma famille. Ce que tu fais pour le moment est mal »
Les émissaires du roi se rendirent auprès de Saraha et celui-ci les reçut en leur récitant cent soixante versets. Cent soixante versets ... et les représentants du roi se mirent à danser. Ils ne quittèrent plus le champ de crémation.
Le roi se sentit de plus en plus inquiet. Sa propre épouse, la reine, avait toujours manifesté beaucoup d'intérêt pour le jeune homme, elle avait souhaité le voir épouser leur fille, la princesse. Un jour, elle partit pour voir ce qu'était devenu Saraha. Celui-ci lui chanta quatre-vingt versets - et la reine ne le quitta plus.
Le roi voulut en avoir le coeur net. Lorsqu'il arriva au lieu de crémation, Saraha lui chanta quarante versets. Le roi fut bouleversé, il se mit à danser comme un chien fou.
Il y a donc trois chants de Saraha. Celui qui comprend cent soixante versets, le Chant du peuple. Puis le Chant de la reine, quatre-vingt versets. Enfin, le Chant royal, dont nous parlerons et qui compte quarante versets. Pour le peuple : cent-soixante versets, parce que la masse des gens comprend fort peu. Pour la reine, quatre-vingt versets, parce que son entendement était plus développé. Pour le roi, quarante versets suffisaient, son intelligence était grande et sa conscience divine près d'éclore.
La conversion du roi entraîna facilement celle de tout le pays. La tradition rapporte que le moment arriva où le pays tout entier fut … vide. Vide ? C'est un terme bouddhiste. Cela signifie qu'il n'y avait plus « personne » dans le pays, les gens avaient abandonné leur ego et tous ses scénarios. Ils vivaient dans l'instant présent et les remous, les frictions, la compétition, la violence avaient disparu du pays. Il n'y avait plus d'« hommes » ou de « femmes » dans ce coin du monde. N'y régnait plus que le divin. A la base de ce changement radical : quarante versets.
Commençons le pèlerinage et entrons dans le Chant royal de Saraha. On l'appelle également le Chant de l'action humaine. Ce qui est paradoxal puisqu'il n'a rien à voir avec l'action. Mais c'est aussi pour cela qu'il s'appelle le Chant de l'action humaine. Il s'agit de l'être, mais lorsque l'être est transformé, l'action aussi est transformée. Lorsque vous changez, votre comportement change et pas inversement. Ne croyez pas qu'en changeant vos actes vous obtiendrez un changement de votre être. Non. Le tantra dit : changez d'abord votre être ; vos actes changeront automatiquement. Accédez à un état de conscience différent et tout le reste suivra : vos agissements, votre caractère, vos habitudes, votre attitude ...
Le tantra croit à l'être, non aux actes ou au caractère. C'est pour cela que le Chant royal est également appelé le Chant de l'action humaine : parce que lorsque l'être est transformé, son action est transformée. C'est la seule façon de changer vos actes. Croyez-vous avoir une emprise directe sur vos actes ? Vous n'en avez aucune. Vous pouvez jouer la comédie, c'est tout.
La colère monte en vous mais vous ne voulez pas qu'on le sache. Que faites-vous ? Vous la réprimez, vous arborez le masque de la civilité. Vous êtes pétris de fantasmes sexuels. Comment cacher cela ? Opter pour la chasteté, pour le brahmacharya, faire semblant ... Mais les vertus ostentatoires et les simulacres n'éteindront pas le volcan qui gronde en vous. Et vous vivrez tendus, dans la crainte de voir la vérité éclater au grand jour.
Avez-vous déjà observé les gens dits religieux ? Ils ont constamment peur. La peur de l'enfer les tenaille, ils essaient coûte que coûte d'atteindre le paradis. Mais ils ne savent pas ce que c'est, le paradis. Ils n'en ont pas la moindre notion. Personne n'est jamais allé en enfer, personne n'est jamais allé au paradis, retenez cela une bonne fois pour toutes. Le paradis est en vous, l'enfer est en vous. C'est vous qui créez votre enfer ou votre paradis. Quelles qu'elles soient, vos pensées se réalisent.
Si votre être change, vous devenez soudainement disponibles pour le paradis, le paradis s'ouvre en vous. Si votre être ne change pas, vous instaurez le conflit. Vous forcez quelque chose qui n'est pas réellement là. Vous devenez faux, de plus en plus faux. Vous êtes désormais deux personnes, vous voilà schizophrènes, divisés ... Vous affichez un personnage alors que vous en êtes un autre. Vous clamez des choses que vous ne faites pas vraiment. Vous jouez sans cesse à cache-cache avec vous-même. L'anxiété, l'angoisse sont la rançon de votre imposture. C'est cela, l'enfer.
Revenons au Chant.
Je me prosterne devant le noble Manjusri,
je me prosterne devant celui qui a conquis le fini.
Il faut comprendre ce terme, Manjusri. Manjusri était un des disciples de Bouddha, un de ces merveilleux disciples qui entouraient Bouddha. Ces hommes étaient rares chacun à sa façon. Mahakashyapa était rare parce qu'il pouvait comprendre le message non prononcé … Manjusri était rare parce qu'il. était le plus qualifié pour devenir un maître à son tour.
Chaque fois qu'une personne suscitait trop d'ennuis, .Bouddha l'envoyait chez Manjusri. Les gens tremblaient rien qu'en entendant ce nom. Manjusri était très dur, vraiment impitoyable. Les disciples disaient de celui qui était envoyé chez Manjusri : « Il est livré à l'épée de Manjusri ». Les générations ont retenu cette expression : l'épée de Manjusri, parce que cet homme pouvait vous trancher la tête d'un seul geste. Sans la moindre tergiversation. Sa compassion était si grande qu'il était capable de cruauté.
De fil en aiguille, le nom de Manjusri devint synonyme de « maître », parce que tous les maîtres sont pleins de compassion et doivent tous se montrer cruels. Pleins de compassion puisqu'ils donneront naissance à un être nouveau en vous. Cruels, parce qu'ils doivent détruire et anéantir l'être ancien que vous êtes.
Avant d'entamer son Chant, Saraha s'incline donc : Je me prosterne devant le noble Manjusri - le maître de tous les maîtres -, je me prosterne devant celui qui a conquis le fini. Puis il se prosterne devant Bouddha qui a conquis, vaincu le fini ; qui est devenu infini.
Comme une eau calme fouettée par le vent
qui se soulève en vagues et en lames,
le roi pense de beaucoup de façons à Saraha,
qui n'est pourtant qu'un seul homme.
Imaginez le miroir immobile d'un lac par une paisible nuit de pleine lune. Un vent puissant se met à souffler, il court sur l'onde et la surface du lac frémit, se couvre de rides. Bientôt, ce ne sont plus que vagues tumultueuses. Le reflet de la lune n'a pas disparu mais il s'est brisé en mille paillettes éparpillées sur l'eau. Le lac paraît tout argenté, mais l'on ne voit plus le reflet rond de la lune. Il a disparu.
C'est ainsi, dit Saraha, qu'est le mental de l'homme ignorant, de l'homme plongé dans l'illusion. C'est la seule différence qui existe entre un bouddha et un non-bouddha. Le bouddha est l'être dont la tempête mentale s'est apaisée. La tempête, le vent est appelé trishna, le désir. L'avez-vous remarqué ? Dès que surgit un désir, des milliers de vagues rident votre coeur. Votre conscience est troublée, distraite. Lorsque le désir s'efface, vous êtes détendu, vous êtes en paix avec vous-même.
Le désir est le vent qui altère l'esprit. Et lorsque votre esprit est déformé, vous ne pouvez pas refléter la réalité.
Comme une eau calme fouettée par le vent
qui se soulève en vagues et en lames,
le roi pense de beaucoup de façons à Saraha,
qui n'est pourtant qu'un seul homme.
Saraha dit deux choses au roi. D'abord : ton mental est trop perturbé par les rumeurs, le vent souffle en raffales sur le lac de ton esprit. Tu seras incapable de me voir. Bien que je sois un, ton esprit me reflète sous la forme de mille fragments.
C'était exact. Saraha sondait sans difficulté le coeur du roi. Or, le roi était désorienté. D'une part, il respectait ce jeune homme et avait toujours eu confiance en lui ; il savait que Saraha ne pouvait pas s'être fourvoyé. Mais tant de gens -des bien-pensants, des gens respectables, des nantis, des érudits- étaient venus lui dire : « Il est déchu, il est pour ainsi dire devenu fou, c'est un dément, un pervers, il vit avec une femme de basse caste, sur un champ de crémation. Est-ce un endroit pour vivre ! Il a oublié tous les rites, il ne lit plus les Védas et ne psalmodie plus le saint nom de Dieu. On dit même qu'il ne médite plus. Il s'adonne à des pratiques étranges, honteuses, répugnantes ... »
Le tantra est révoltant aux yeux des gens qui sont sexuellement inhibés. Cette inhibition, cette répression les empêche de comprendre ce qui se passe. Donc, tout cela agitait l'esprit du roi comme autant de bourrasques sur la surface d'un lac. Il se sentait écartelé entre l'amour, le respect qu'il éprouvait pour Saraha et un doute torturant.
Saraha perçut cela immédiatement : le roi pense de beaucoup de façons à celui qui est un seul homme. Saraha est un seul homme, comme la pleine lune. Mais le lac est en effervescence. S'il te plaît, dit-il au roi, sache qu'il ne t'est pas possible de me comprendre directement de cette manière, il faut d'abord calmer ce vent qui souffle dans ton esprit. Lorsque les vagues seront retombées, lorsque ta conscience sera comme le miroir d'un lac paisible, tu pourras voir. Je ne peux pas te faire comprendre ce qui se passe ici si tu n'es pas capable de voir. Quelque chose se passe ici, ici même; je suis là, devant toi, un seul homme, mais je constate que tu me vois comme si j'avais mille visages.
Au sot qui louche,
une lampe semble être deux.
Lorsque celui qui regarde et la chose regardée ne sont pas deux,
Ah ! l'esprit travaille sur l'essence des deux.
Saraha utilise des comparaisons, des métaphores.
D'abord : vous êtes agité comme un lac sous le vent. Puis : le sot qui louche voit deux lampes où il n'y en a qu'une. Il est incapable de voir qu'il n'y en a qu'une.
Voici une petite histoire.
Mulla Nasrudin avait entrepris d'initier son fils à l'ivrognerie. Après quelques verres, il dit : « Bien, partons à présent. Nous voyons cette personne deux fois, cela suffit ». C'est une règle : lorsque vous voyez double, rentrez chez vous, vous avez assez bu.
« Une personne que nous voyons deux fois ? s’exclama son fils. Où donc ? Où est cette personne ? »
« Là, à cette table, je vois deux hommes », dit le Mulla.
« A cette table ? Mais il n'y a personne ! » s'écria son fils. Le Mulla avait déjà trop bu.
Souvenez-vous bien de ceci : lorsque vous n'êtes pas conscient, les choses ne vous apparaissent pas telles qu'elles sont. Pressez l'index sur un de vos yeux et regardez la lune - vous en verrez deux. Et lorsque vous voyez deux lunes, il vous est très difficile de croire qu'il n'y en a qu'une : vous en voyez deux ! Ou encore : une personne est née avec une vue défectueuse, elle voit double. Vous voyez un objet, elle en voit deux.
Notre vision intérieure est embrumée, couverte de nombreux voiles, de sorte que nous voyons des choses qui n'existent pas. Et comment ne pas croire à la réalité de ce que nous voyons ? Nous nous fions à notre vue, alors qu'elle peut être déformante.
Au sot qui louche,
une lampe semble être deux.
Lorsque celui qui regarde et la chose regardée ne sont pas deux …
Saraha dit au roi : si tu penses que « toi » et « moi » sommes deux, c'est que tu es inconscient, tu es un sot, un ivrogne. Tu ne sais pas regarder. Lorsque tu vois vraiment, toi et moi sommes un, celui qui regarde et ce qui est vu ne sont pas deux choses séparées. Alors tu ne verrais pas Saraha en train de danser, tu te verrais toi-même danser. Alors, lorsque j'entrerais en extase, toi tu entrerais en extase. C'est la seule façon de savoir ce qui est arrivé à Saraha, il n'y en a pas d'autre. Que m'est-il arrivé ? Pour le savoir, tu dois participer à mon être. Ne sois pas un spectateur. Ne reste pas à l'écart, cesse d'observer. Il faudra que tu participes à mon expérience. Il faudra te perdes un peu en moi. Tu devras franchir mes frontières.
C'est cela, le sannyas. Vous vous approchez, vos barrières commencent à fondre. En participant ainsi, un jour, vous vous trouverez en résonance avec moi, vous coïnciderez avec moi et vous verrez quelque chose, vous comprendrez quelque chose. Mais vous serez incapables de convaincre votre voisin qui est resté simple spectateur -vos visions sont différentes. Vous, vous avez participé à l'événement tandis que lui observait, sans plus. Vous vivez dans deux mondes différents.
Bien que les lampes soient allumées dans la maison,
l'aveugle reste plongé dans l’obscurité.
Bien que la spontanéité embrasse tout et soit proche,
pour l'égaré elle reste toujours lointaine.
Saraha dit : Vois ! Je suis éclairé. Bien que les lampes soient allumées dans la maison … Au coeur de mon être, l'obscurité a pris fin. Vois ! Une grande lumière brille en moi. Mon âme est éveillée. Je ne suis plus le Rahul que tu as connu, je suis Saraha à présënt : ma flèche a touché la cible.
Bien que les lampes soient allumées dans la maison,
l'aveugle reste plongé dans l'obscurité.
« Que puis-je faire ? » dit Saraha. Si tu es aveugle, tu continueras de vivre dans le noir, même si toutes les lampes sont allumées. Les lampes ne manquent pas, mais tes yeux sont fermés. N'écoutez pas les aveugles ! Ouvrez les yeux, regardez -moi, voyez-moi. Je suis là en face de vous.
Bien que les lampes soient allumées dans la maison,
l'aveugle reste plongé dans l’obscurité.
Bien que la spontanéité embrasse tout et soit proche …
Je suis tellement proche de vous ... la spontanéité est tellement proche, vous pouvez la toucher, la manger, la boire. Vous pouvez danser avec moi, vous pouvez entrer en extase avec moi. Je suis tellement proche ... vous ne serez sans doute plus jamais aussi proche de la spontanéité !
pour l'égaré elle reste toujours lointaine.
Ils parlent de samadhi - de conscience divine - et lisent les sutras de Patanjali ; ils parlent de grandes choses, mais lorsque la grande chose arrive, ils lui sont opposés.
C'est curieux. L'homme est un animal très étrange. Vous appréciez Bouddha, mais lorsque Bouddha arrive et se trouve devant vous, vous ne l'appréciez pas du tout. Il se peut que vous l'agressiez, que vous deveniez son ennemi. Pourquoi ? Lire un livre sur Bouddha est parfait, le livre se trouve dans votre main. Lorsque vous rencontrez un bouddha vivant, il ne se trouve pas dans votre main - vous tombez entre ses mains. Cela vous effraie. Vous résistez. Vous aimeriez fuir.
La meilleure façon de le fuir est de vous convaincre que cet homme déraille, que quelque chose ne tourne pas rond dans sa tête. C'est votre seule échappatoire : vous vous persuadez vous-même que cet homme est fou. Ce n'est pas difficile, vous pouvez trouver des milliers de choses à critiquer chez un bouddha, parce que vous louchez, parce que vous êtes aveugles, parce que votre mental est agité. Vous pouvez projeter tout ce que vous voulez, lui attribuer n'importe quel trait.
Voici un homme qui atteint la bouddhéité et on lui parle d'une femme de basse caste. Ils n'ont même pas regardé cette femme, ils ignorent tout de sa réalité. Ils n'ont vu qu'une image : elle fabrique des flèches, elle appartient à une caste inférieure, c'est une paria, une intouchable. Comment un brahmane peut-il toucher une intouchable ? Comment un brahmane peut-il s'abaisser à vivre parmi les bûchers ?
Ils ont entendu dire que la femme s'occupe de la cuisine. C'est une hérésie, une honte : un brahmane qui consomme un repas préparé par une paria, une. femme de basse caste ! Et que fait Saraha sur ce lieu de crémation ? Jamais un brahmane n'a vécu en un tel endroit. Le temple, le palais, voilà ce qui lui convient. Un champ de crémation ? C'est répugnant, avec tous ces cadavres, ces crânes ... Quelle perversion, quelle souillure, quelle déchéance !
Ces gens ignorent que si vous ne comprenez pas la mort, vous ne pourrez en aucune façon comprendre la vie. Lorsque vous avez profondément sondé la mort, vous découvrez la vie. Elle ne meurt jamais. Lorsque vous avez totalement pénétré la mort, vous voyez que la vie continue après la mort, que la mort ne fait aucune différence, qu'elle est inconsistante. Vous ne savez rien de la vie -elle est atemporelle, elle est éternelle. Seul le corps se décompose. Seul ce qui est déjà mort meurt. La vie continue. Mais pour le savoir, il faut s'abîmer dans l'expérience. Ces gens-là ne voulaient rien savoir.
Et puis, on leur a rapporté que Saraha se livrait à des pratiques étranges. Les ragots et les exagérations ont dû aller bon train. Chaque fois qu'une rumeur est colportée, elle s'amplifie. Et le tantra comporte effectivement des pratiques que les ignorants peuvent interpréter à leur niveau ...
Dans le tantra, l'homme s'assied nu en face de sa compagne nue. Il la regarde avec une telle intensité que son regard la perce de part en part -jusqu'à ce que tout désir de voir encore une femme dévêtue s'évapore. L'homme tantrique est libéré de la forme. C'est une grande technique secrète. Sans cette perception totale, vous continuez de voir la nudité de l'autre dans votre tête et le désir de réaliser votre fantasme vous obsède.
Imaginez que vous trouviez brusquement Saraha assis face à une femme nue. Que penserez-vous ? Votre interprétation en dira long sur vous-même. Vous direz : « Voyez, le voilà occupé à faire ce que nous rêvons de faire. Mais nous valons mieux que lui, car nous n'avons jamais cédé à la tentation. Bien sûr, nous fantasmons de temps à autre, mais cela ne se traduit pas en actes. Lui, il est déchu ». Vous ne raterez pas l'occasion de vous faire valoir en abaissant autrui.
Que fait Saraha, en réalité ? C'est une science secrète. Pendant des mois et des mois d'affilée, il reste avec la femme et l'observe. Le tantrika regarde sa compagne, il médite sur son corps, il regarde et examine tout ce qu'il veut. Si les seins l'intéressent, il les regarde et s'absorbe dans cette contemplation. Il doit s'en libérer. Or, la seule façon de se dégager de la forme est de la connaître si totalement qu'elle perd tout attrait.
Ce qui se passe est à l'extrême opposé de ce que les calomniateurs propagent. Saraha est en route vers l'au-delà -jamais plus il ne désirera dévêtir une femme, ni en acte ni en pensée ni en rêve. L'obsession l'aura quitté. Mais que sait la foule de tout cela ? Ignorante, inconsciente, elle parle, elle déblatère ...
Bien que la spontanéité embrasse tout et soit proche,
pour l'égaré elle reste toujours lointaine.
Les rivières, bien que nombreuses, sont une dans la mer.
Les mensonges, bien que nombreux, seront tous conquis par une vérité.
Lorsqu'un seul soleil apparaît, l'obscurité,
quelle que soit sa profondeur, s'évanouit.
Saraha dit : « Regarde-moi, le soleil s'est levé. Je sais que l'obscurité en toi, quelle que soit son opacité, s'évanouira. Regarde-moi ... La vérité est née en moi ! Qu'importe si tu es plein de mensonges à mon sujet, une seule vérité les chassera tous »
Les rivières, bien que nombreuses, sont une dans la mer.
Approchez. Que votre rivière se déverse dans mon océan ; vous goûterez ma saveur.
Les mensonges, bien que nombreux, seront tous conquis par une vérité.
La vérité est nue, les mensonges sont nombreux, seuls les mensonges peuvent être nombreux -la vérité est une. La santé est une, les maladies sont nombreuses. Une seule santé ... et toutes les maladies sont vaincues. Une seule vérité ... et tous les mensonges sont balayés.
Lorsqu'un seul soleil apparaît, l'obscurité,
quelle que soit sa profondeur, s'évanouit.
Par ces quatre versets, Saraha invite le roi à entrer dans son être profond, intérieur. Il a ouvert son coeur. Il dit : Je ne suis pas là pour te convaincre logiquement. Je suis là pour te convaincre existentiellement ! Je ne te fournirai aucune preuve, je ne dirai rien pour me défendre ou pour me justifier. Mon coeurr est ouvert –entre ! Tu verras ce qui s'est passé ... la spontanéité, le divin, la vérité est tellement proche de toi. Le soleil s'est levé. Ouvre les yeux !
Retenez ceci : le mystique ne dispose d'aucune preuve. Par la nature des choses, les preuves sont impossibles. Lui-même est la preuve, la seule. Il vous offre son coeur.
Réfléchissez profondément à ces versets de Saraha. Chacun d'eux peut faire éclore une fleur en vous. J'espère que ces quarante versets deviendront quarante. fleurs, comme ce fut le cas dans le coeur du roi. Le roi fut libéré - vous pouvez l'être, vous aussi. Saraha a touché la cible. Vous pouvez le faire, vous aussi. Vous pouvez devenir un Saraha -celui qui a décoché la flèche.
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