Le Chant Royal de Saraha
Volume 1
Édité par Le Voyage Intérieur
Edition originale anglaise :
TANTRA VISION Vol.1
© N.S.I. Foundation,
Zürich, Suisse, 1978.
Edition française :
© Edition Le Voyage Intérieur,
1989
B.P. 168 - 75665 Paris Cedex 14
Photographie © N.S.I.
Foundation
Tous droits de reproduction et d'adaptation réservés.
Traduit
de l'anglais par Ma Anand Raji et par Ma Divyam Ghata
Osho
Rajneesh est un maître spirituel, un éveillé
Cet ouvrage reproduit les paroles
adressées
directement par lui à son auditoire
édités par le Voyage
Intérieur
AUTRES OUVRAGES DU MEME AUTEUR
traduits en français
VIENS, SUIS-MOI
DU SEXE A LA
CONSCIENCE DIVINE
LA MORT, L'ULTIME ILLUSION
MON CHEMIN,
LE CHEMIN DES NUAGES BLANCS
A paraître :
UNE
TASSE DE THE
LE LIVRE DES SECRETS vol. 2
MOURIR ET
RENAITRE - la voie soufie
TANTRA, LE CHANT ROYAL DE SARAHA.
vol.2
EXPERIENCES ESOTERIQUES - chakras, kundalini
L'HARMONIE
INVISIBLE - commentaires sur les fragments d'Héraclite
LE SUTRA DU
DIAMANT - commentaires sur Bouddha
Chez d'autres éditeurs :
JE SUIS
LA PORTE - Epi/D.D.B.
LE LIVRE DES SECRETS vol. 1 – Albin Michel
LA MEDITATION DYNAMIQUE – Dangles
L'EVEIL A LA CONSCIENCE
COSMIQUE – Dangles
1 – CELUI QUI A DÉCOCHÉ LA FLECHE
LE CHANT ROYAL DE SARAHA
:
Je me prosterne devant le noble Manjusri,
je me
prosterne devant celui qui a conquis le fini.
Comme une eau calme
fouettée par le vent
qui se soulève en vagues et en lames,
le roi pense de
beaucoup de façons à Saraha,
qui n'est pourtant qu'un seul homme.
Au sot qui louche,
une lampe semble être deux.
Lorsque celui qui
regarde et la chose regardée ne sont pas deux,
Ah ! l'esprit travaille sur
l'essence des deux.
Bien que les lampes soient allumées dans la
maison,
l'aveugle reste plongé dans l’obscurité.
Bien que la spontanéité
embrasse tout et soit proche,
pour l'égaré elle reste toujours lointaine.
Les rivières, bien que nombreuses, sont une dans la mer.
Les
mensonges, bien que nombreux, seront tous conquis par une vérité.
Lorsqu'un
seul soleil apparaît, l'obscurité,
quelle que soit sa profondeur, s'évanouit.
Le bouddha Gautama est le plus grand de tous les maîtres qui ont foulé le
sol de cette planète. Le Christ était un grand maître, de même que Krishna,
Mahavira, Mahomet et tant d'autres, mais personne n'a égalé Bouddha. Non pas
qu'il ait atteint une illumination supérieure à celle des autres, l'éveil n'est ni plus ni
moins grand. L'état de conscience qu'il a réalisé avait la même qualité que l'état de
conscience de Mahavira, du Christ, de Zarathoustra, de Lao Tseu.
Il est exclu
qu'un éclairé soit plus éclairé, plus éveillé qu'un autre. Mais en tant que maître,
Bouddha est incomparable, car à travers lui des milliers de gens ont connu l’éveil.
Cela ne s'est jamais vu avec aucun autre maître. La lignée de Bouddha a été la plus
féconde. Sa famille a été la plus créative de toutes celles que l'on connaît à ce jour.
Il est comme un arbre immense aux branches innombrables et chaque branche a
porté des fruits ; chaque branche est chargée de nombreux fruits.
Mahavira
reste un phénomène local. Krishna, en devenant un thème pour érudits, s'est tari.
Le Christ a été totalement détruit par les prêtres. Beaucoup de choses auraient pu
se produire, mais elles n'ont pas eu lieu. La bonne fortune de Bouddha a été
extraordinaire. Les prêtres et les érudits ont essayé de l'anéantir, à cet effet ils ont
même fait tout ce qui était en leur pouvoir, mais l'enseignement de Bouddha était
conçu de telle façon qu'il était indestructible. Il est toujours vivant. Aujourd'hui,
après vingt-cinq siècles, cet arbre donne encore quelques fleurs, il fleurit toujours.
Au printemps, il répand toujours sa fragrance, il est toujours capable de donner des
fruits.
Saraha est un fruit de cet arbre. Il est né environ deux siècles après
Bouddha. Il appartient à sa descendance directe. Une branche va de Mahakashyapa
à Bodhidharma et au zen -cette branche est en pleine floraison. Une autre branche
va de Bouddha à son fils, Rahul Bhadra, et de Rahul Bhadra à Sri Kirti, de Sri Kirti à
Saraha et de Saraha à Nargarjuna -c'est la branche du tantra. Elle porte toujours
des fruits au Tibet.
Le Tibet s'est converti au tantra dont Saraha est le
fondateur comme Bodhidharma est le fondateur du zen. Bodhidharma a conquis la
Chine, la Corée, le Japon. Saraha a conquis le Tibet.
Ces chants de
Saraha sont d'une grande beauté. Ils constituent le fondement même du tantra. Il
faut avant tout comprendre l'attitude du tantra à l'égard de la vie, la vision tantrique
de la vie.
L'élément fondamental du tantra, sa vision radicale,
révolutionnaire, rebelle, est que le monde n'est pas divisé en plans inférieurs et en
plans supérieurs, mais qu'il constitue une seule étoffe, une seule chose. Ce qui est
élevé et ce qui est en bas se donnent la main. Ce qui est élevé inclut ce qui est
bas, ce qui est bas comprend ce qui est élevé. Ce qui est élevé est caché dans ce
qui est bas -en d'autres termes, ce qui est bas ne doit pas être nié ou condamné ou
détruit ou exterminé. Ce qui est bas doit être transformé. Ce qui est bas doit être
autorisé à monter ... ce qui est bas devient ainsi ce qui est élevé. Entre Satan et
Dieu n'existe pas de gouffre infranchissable. Satan porte Dieu au plus profond de
son coeur. Lorsque ce coeur se met à battre, Satan devient Dieu.
C'est
pour cela que les termes « dieu » et « démon » ont une seule et même racine. «
Démon » vient de « divin », c'est le divin non encore évolué, c'est tout. Ce qui est
démoniaque n'est pas opposé au divin, il n'essaie pas de détruire le divin. En
réalité, le démon est à la recherche du divin. Satan n'est pas l'ennemi de Dieu,
c'est une semence. Le divin est l'arbre pleinement épanoui, le démoniaque est
l'état de semence -mais l'arbre est caché dans la graine. Celle-ci n'est pas
l'opposée de l'arbre. L'arbre ne peut exister sans la semence. De son côté, l'arbre
n'est pas l'ennemi de la graine, leurs liens d'amitié sont profonds. Ils sont «
ensemble »
Le poison et le nectar sont deux phases d'une seule et
même énergie, de même que la vie et la mort, le jour et la nuit, l'amour et la haine,
le sexe et la conscience divine, et tout le reste.
Le tantra dit : ne
condamnez jamais rien. Condamner est une attitude stupide. En condamnant
quelque chose, vous vous privez de ce qui aurait pu émerger au terme de l'évolution
de l'inférieur. Ne condamnez pas la boue, le lotus s'y trouve secrètement caché.
Utilisez la boue pour cultiver le lotus. Bien sûr, la boue n'est pas encore un lotus,
mais la possibilité existe. La personne créative, l'être religieux, aide la boue à
produire le lotus, à libérer le lotus de la fange.
Saraha est le fondateur de
la vision tantrique. C'est extrêmement important surtout en ce moment de l'histoire
humaine, où un homme nouveau, une espèce nouvelle s'efforce de voir le jour, où un
nouvel état de conscience frappe à la porte. L'avenir sera tantrique parce que le
temps des attitudes dualistes touche à sa fin.
Ces attitudes dualistes
ont sévi pendant des siècles, elles ont gravement détérioré l'être humain, elles lui
ont inculqué le sentiment de culpabilité. Elles n'ont pas libéré l'homme, elles en ont
fait un prisonnier. Elles ne lui ont pas non plus apporté la paix ou la joie ; elles l'ont
rendu misérable. Elles ont condamné tout -de la nourriture au sexe ... tout. Des
simples relations aux liens d'amitié, elles ont tout détruit. L'amour est condamné, le
corps est vilipendé, la raison est mise en cage. Les doctrines dualistes ne vous ont
pas laissé la moindre parcelle de terre solide sur laquelle s'appuyer spontanément,
naturellement. Elles ont totalement coupé l'herbe sous vos pieds, elles ont creusé
un gouffre. L'homme est suspendu, il se balance dans le vide.
C'est
devenu insupportable. Le tantra peut vous ouvrir de nouveaux horizons. C'est pour
cela que j'ai voulu parler de Saraha.
C'est un des êtres que j'aime le
plus. C'est une histoire d'amour déjà ancienne. Peut-être n'avez-vous jamais
entendu prononcer ce nom : Saraha. Pourtant, c'est un des grands bienfaiteurs de
l'humanité. Si je devais citer dix bienfaiteurs de l'humanité, Saraha figurerait parmi
eux. Si je devais en citer cinq, je ne pourrais omettre Saraha.
Avant
d'approfondir les chants de Saraha, quelques mots au sujet de sa vie. Il est né à
Vidarbha. Vidarbha fait partie du Maharashtra, ce n'est pas bien loin de Poona. Il
est né sous le règne du roi Mahapa1a, son père était un brahmane fort érudit de la
cour du roi. Le jeune Saraha fréquentait lui aussi la cour royale. Il avait quatre frères,
tous plus instruits les uns que les autres. Il était le plus jeune et le plus intelligent
de tous. Sa renommée se propageait de jour en jour, le roi se régalait de cette
superbe intelligence.
Ses quatre frères, bien qu'éminents, n'étaient pas
grand chose comparés à Saraha. Ils se marièrent. Quant à Saraha, le roi était prêt à
lui donner sa propre fille, mais Saraha rêvait de renoncement, il désirait devenir un
sannyasin. Le roi se sentit blessé. Il essaya de convaincre ce Saraha si jeune, si
beau, si brillant. Le prestige de la cour allait grandissant grâce à la présence de
Saraha. Le roi était soucieux, il n'avait nulle envie de voir cet élément rare prendre la
route de l'ascèse. Il voulait le protéger, lui assurer un maximum de confort, lui offrir
tout ce qu'un homme peut souhaiter. Mais Saraha n'en démordait pas et il fallut
céder -il devint un sannyasin, un disciple de Shri Kirti.
Shri Kirti figure
dans la lignée directe de Bouddha. Après le bouddha Gautama, il y eut son fils
Rahul Bhadra puis Shri Kirti. Entre Saraha et Bouddha, il n'y a que deux maîtres. Ils
ne sont donc guère éloignés l'un de l'autre. L'arbre devait encore être très, très vert.
La vibration devait encore être extrêmement vivante. Bouddha venait de partir.
L'atmosphère était certainement encore imprégnée de son parfum.
Le roi
était bouleversé : Saraha n'était-il pas un brahmane ? N'aurait-il pas au moins dû
devenir le disciple, le sannyasin d'un maître hindou ? Il avait choisi Bouddha ! La
famille de Saraha aussi sombra dans l'affliction. C'était une véritable injure ... Ils se
dressèrent tous contre lui. Et les choses allèrent de mal en pis, nous allons le
voir.
Au départ, Saraha s'appelait Rahul, c'est le nom que lui avait donné
son père. Voici comment lui échut le nom de Saraha. C'est une belle histoire.
Lorsqu'il se présenta devant Shri Kirti, la première directive qu'il reçut fut celle-ci : «
Oublie tous tes Védas, tout ce que tu as appris, tout le fatras qu'on. a déversé dans
ton esprit ». Ce ne fut pas facile, mais Saraha était prêt à tout. Quelque chose, en
Shri Kirti, l'attirait. Shri Kirti était un puissant aimant. Saraha jeta toutes ses
connaissances par-dessus bord et redevint totalement ignorant.
C'est un
des plus grands renoncements. Renoncer à la fortune est facile. Ce n'est pas très
dur d'abandonner un royaume. Renoncer à ce que l'on sait ou croit savoir est la
chose la plus difficile au monde.
D'abord, comment s'y prendre ? Ces
connaissances sont en nous. Nous pouvons fuir un royaume, nous rendre dans
l'Himalaya, distribuer notre richesse -mais comment nous défaire de ce qui meuble
notre esprit, comment oublier notre savoir ? De plus, redevenir ignorant est
extrêmement douloureux. C'est la plus grande des austérités que de retourner au
non-savoir, que de retrouver l'innocence du petit enfant ... Pourtant, Saraha était
prêt. Les années passèrent et, progressivement, Saraha effaça tout ce qu'il avait
appris. Il devint un grand méditatif. Auparavant, il s'était fait une réputation en tant
qu'érudit. A présent, sa renommée en tant. que méditatif se répandit. Les gens
venaient de loin pour le voir, pour regarder cet homme encore jeune qui était devenu
totalement innocent, frais comme une feuille printanière, comme la rosée matinale
sur les brins d'herbe.
Un jour, alors qu'il était en train de méditer,
Saraha eut une vision. Il vit une femme sur un marché et sût qu'elle serait son
maître. Shri Kirti l'avait mis sur la bonne voie, mais l'enseignement véritable lui
viendrait de cette femme. Comprenez bien. Seul le tantra a échappé aux poncifs
des chauvinistes mâles. De fait, pour accéder au tantra, il vous faudra l'aide d'une
femme sage. Sans une compagne sage, vous ne pourrez pas entrer dans l'univers
complexe du tantra.
Saraha eut donc une vision qui lui montra une
femme sur un marché. D'abord, la femme. Ensuite le marché. Le tantra croît sur la
place publique, dans l'épaisseur de la vie. Il ne nie rien, il est extrêmement positif.
Saraha se leva. A Shri Kirti qui lui demandait où il allait, il répondit : « Tu m'as
indiqué la voie, tu as anéanti mes connaissances, tu as accompli la moitié du travail
-tu as nettoyé mon ardoise. A présent, je suis prêt pour le reste ». Shri Kirti se mit
à rire, le bénit et le laissa partir.
Saraha arriva sur le marché et eut la
surprise d'y apercevoir la femme révélée par la vision. Elle était occupée à
confectionner des flèches, c'était son métier.
Autre chose à retenir : le
tantra enseigne que plus vous êtes cultivé, plus vous êtes civilisé et moins vous
serez capable de vous transformer. Moins une personne est civilisée, plus elle est
primitive et plus elle est vivante, alerte. Plus une personne est civilisée, plus elle
ressemble à une effigie en matière synthétique ; c'est du plastique, de l'artificiel. La
culture vous éloigne de vos racines terrestres. Ce monde boueux vous effraie, vous
vous en détournez, vous vous mettez à vivre comme s'il n'existait aucune parenté
entre vous et lui. Le tantra dit : pour trouver l'être authentique, il faut retourner aux
racines.
Il dit donc que la vitalité est la plus grande chez la personne non
civilisée, non éduquée, non cultivée. La psychologie moderne le confirme. L'homme
Noir est plus vif que l'homme Blanc, d'où la peur des Américains. L'Américain a
très peur des Noirs parce que lui-même est devenu artificiel, alors que le Noir est
toujours bien vivant, proche de la terre.
Le conflit entre Blancs et Noirs,
aux Etats-Unis, n'est pas vraiment un conflit entre Blancs et Noirs. C'est un conflit
entre l'artificiel et le naturel. Le Blanc a fondamentalement peur de perdre sa
femme. Le Noir est plus vif, plus gaillard, sexuellement plus ardent, son énergie est
restée sauvage. Perdre les femmes est une des grandes hantise des hommes
civilisés. Ils savent qu'ils seront incapables de les garder si des mâles plus
vigoureux se présentent.
Le tantra dit : la possibilité de grandir existe
chez les êtres « primitifs ». Vous, vous vous êtes développés dans la mauvaise
direction tandis qu'eux n'ont pas encore grandi ; ils peuvent choisir la bonne voie,
leur énergie est toujours disponible. Et ils peuvent commencer directement, ils n'ont
rien à déblayer auparavant.
Une fabricante de flèches est une personne
de basse caste. Le fait que Saraha, un brahmane instruit et prestigieux ayant vécu
à la cour du roi, s'adresse à une telle femme est riche en signification symbolique.
Ce qui est appris doit retourner à ce qui est vital. Le faux, le plastique, le succédané
doit céder la place à l'authentique.
Voici Saraha devant cette jeune
femme radieuse occupée à tailler la tige d'une flèche sans jeter le moindre coup
d'oeil à droite ou à gauche, tout absorbée dans son travail. Il ressent quelque chose
d'extraordinaire en sa présence, de totalement inattendu, d'inconnu. Même son
maître Shri Kirti semblait pâle à côté de cette femme. Elle était comme une source
fraîche et pure.
Shri Kirti était un grand philosophe. Il avait enjoint Saraha
d'abandonner tout son savoir, mais lui-même était un homme fort instruit. Il avait dit
à Saraha de laisser tomber tous les Védas, toutes les saintes écritures, mais il
avait ses propres Védas, ses propres saintes écritures. Son anti-philosophie était
encore une sorte de philosophie. Cette femme n'était ni pour ni contre la
philosophie. Elle ignorait tout de la philosophie, elle était candidement ignorante en
cette matière, elle ne savait rien ni de la philosophie ni du monde des idées. C'était
une femme d'action, elle s'y immergeait totalement.
Saraha l'observa
attentivement. La flèche était terminée. Fermant un oeil, la femme prit la pose d'un
archer. Saraha s'approcha. Il ne vit aucune cible, la femme mimait, tout
simplement. Elle avait fermé un oeil et de l'autre fixait une cible mystérieuse.
Saraha pressentit. son message. Cette posture lui apparut comme symbolique,
mais le sens restait obscur. Il ne pouvait mettre le doigt sur ce qu'il devinait
vaguement.
Il demanda à la femme si la fabrication des flèches était son
métier. Elle éclata de rire et l'apostropha sans ménagement : « Brahmane stupide !
Tu as abandonné les Védas pour adorer les paroles de Bouddha, le Dhammapada.
Où est la différence ? Tu as changé de livre, tu as changé d'enseignement, mais tu
es toujours aussi bête »
Saraha était profondément heurté. Personne ne
lui avait jamais parlé sur ce ton. Il fallait être une femme inculte pour oser le faire. Et
puis ce rire -sans retenue, primitif, mais en même temps tellement savoureux. Il se
sentit attiré. Devant le magnétisme de cette femme, il n'était plus qu'un morceau de
fer.
« Tu te prends pour un bouddhiste ? », lui demanda-t-elle. Sans
doute portait-il la robe jaune safran des :moines bouddhistes. Elle se moqua de plus
belle : « On ne peut comprendre Bouddha que par l'action et jamais par les paroles
ou les livres. N'en as-tu pas encore assez ? N'en as-tu finalement pas par-dessus
la tête de tout cela ? Cesse de perdre ton temps, à chercher ainsi en vain. Viens,
suis-moi ! »
Il se passa quelque chose -une sorte de communion.
Saraha ne s'était jamais senti ainsi auparavant. La signification spirituelle de ce que
la femme avait fait lui apparut brusquement. Il l'avait vue ne regardant ni à gauche ni
a droite, mais exactement au milieu.
Pour la première fois, il comprit ce
que Bouddha voulait dire en parlant du milieu. Saraha avait successivement été un
philosophe puis un anti-philosophe : il était passé d’un extême à l'autre. Il avait
d'abord adoré une chose, puis il avait adoré la chose opposée, mais son adoration
n'avait pas changé. Aller de gauche à droite puis de droite à gauche ne sert à rien.
Vous balancez comme un pendule.
L'avez-vous remarqué ? Lorsque le
pendule se dirige vers la droite, il accumule l'énergie qui lui permettra de retourner à
gauche. Et en allant à gauche, il accumule l'énergie nécessaire pour retournera
droite. Le mouvement du balancier se poursuit, le monde continue. Etre au milieu
signifie être en équilibre, immobile, ni à gauche ni à droite. Alors l'horloge s'arrête,
le monde prend fin. Le temps cesse d'exister, vous êtes dans l'état hors du temps,
dans l'éternité du moment présent.
Il l'avait si souvent entendu dire par
Shri Kirti Il avait étudié ce sujet dans les livres, il y avait beaucoup réfléchi, il en
avait discuté avec d'autres, il avait répété et répété que la bonne attitude était celle
du juste milieu. Mais ce jour-là, pour la première fois, il voyait la chose en acte : la
femme ne regardait ni à gauche ni à droite, elle était totalement plongée dans le
centre.
Le milieu est le point où survient la transcendance. Pensez-y,
observez ce phénomène dans la vie courante. Un homme court après l'argent,
l'argent est son dieu - il est fou ...
« Pourquoi as-tu quitté ton ami ?,
demandait une femme à sa voisine. Que s'est-il passé ? Je vous croyais à la veille
du mariage ! »
« Nos principes religieux n'étaient pas les mêmes, répondit
l'autre, c'est pour cela que nous avons rompu »
La première s'étonna, ses
voisins n'étaient-ils pas tous les deux catholiques ? « Que veux-tu-dire, en quoi vos
religions étaient-elles différentes ? »
« Moi, je vénère l'argent. Lui, il a fait
faillite »
Pour certaines personnes, l'argent est le seul dieu. Un jour ou
l'autre, l'idole s'écroule, c'est inévitable. L'argent ne peut pas être un dieu. C'était
une illusion, une projection. Un jour ou l'autre, vous vous rendez compte que
l'argent n'a rien d'extraordinaire et que vous étiez en train de perdre votre vie. Alors,
c'est la volte-face. Vous voilà opposé à l'argent, vous ne voulez plus en entendre
parler. Votre obsession a changé d'objet mais vous êtes toujours obsédé. Vous
êtes passé de gauche à droite, mais l'argent est toujours au centre de votre
conscience.
Vous pouvez passer d'un désir à l'autre. Après avoir été
trop mondain, vous devenez ermite : vous n'avez pas changé, vous êtes toujours
malade. Bouddha dit : être attaché à ce monde est être attaché au monde ; être
attaché à l'autre monde est être attaché au monde ; courir après l'argent est être
fou de l'argent ; se détourner de l'argent est être fou de l'argent ; aspirer au pouvoir
est sot, fuir le pouvoir est sot. Demeurer au milieu, c'est cela la sagesse.
Pour la première fois, Saraha voyait concrètement cette vérité qui lui avait toujours
échappé, même auprès de Shri Kirti. Elle était vraiment là, devant ses yeux. La
femme disait juste : « On ne peut apprendre qu'en agissant ». Elle était totalement
abîmée dans son action et cela aussi est un message bouddhiste : en étant
totalement présent dans l'action, l'homme est libéré de l'action.
Vous
créez du karma parce que vous ne vivez pas pleinement ce que vous vivez. Ce que
vous vivez totalement ne laisse aucune trace. Ce que vous faites pleinement est
achevé, vous n'en garderez pas de souvenir affectif. Ce que vous ne faites pas
totalement reste collé à vous et vous poursuit comme les séquelles d'une maladie.
Votre esprit ne peut s'en libérer, il veut achever la chose.
L'esprit a très
fortement tendance à vouloir compléter ce qui a été commencé. Lorsqu'une chose
est vraiment achevée, le mental disparaît. Si vous achevez tout ce que vous vivez,
vous constatez brusquement qu'il n'y a pas de mental ou d'ego. Le mental, l'ego,
c'est l'accumulation de tous vos actes passés restés inachevés - le souvenir
entaché d'affectivité.
Vous aimiez une femme mais vous n'avez pas
pleinement vécu cet amour ; à présent, votre bien-aimée est morte. Trop tard ...
Vous vouliez dire à votre père que vous regrettiez de l'avoir souvent blessé ; mais
vous avez différé votre visite et à présent, c'est trop tard. Le remords vous poursuivra
comme un fantôme, une ombre attachée à vos pas. Que faire désormais ? Vous
n'avez pas osé manifester votre affection à votre ami, l'ami n'est plus et vous
souffrez : le regret vous serre le coeur. Et ainsi de suite.
Lorsque votre
action est totale, vous en êtes affectivement libérés, vous ne vous retournez plus.
L'être authentique ne regarde jamais en arrière parce qu'il n'y a rien à voir. Aucun
reliquat. Cet être avance, c'est tout. Ses yeux sont lavés du passé, sa vision n'est
pas obscurcie. Une telle clarté permet de connaître la réalité.
Vous êtes
accablés d'actes inachevés. Vous ressemblez à un dépotoir. Partout des débris,
des épaves, des pièces détachées. N'avez-vous jamais remarqué que vous n'allez
jamais au fond des choses ? Que rien n'est achevé, complet dans votre vie ? Vous
passez d'une chose à l'autre sans souci d'en mener une totalement à son terme.
Tous ces restes vous alourdissent de plus en plus ; c'est cela, le karma. Karma
signifie action incomplète.
Soyez entiers et vous serez libres.
Cette femme était totalement immergée dans ce qu'elle faisait. C'est pour cela
qu'elle irradiait, c'est pour cela qu'elle était belle. C'était une femme ordinaire, mais
elle avait une beauté qui n'est pas de ce monde. Cette beauté venait de son
attention totale, du fait qu'elle ne se trouvait ni dans un extrême ni dans l'autre. Elle
se trouvait dans le juste milieu, d'où sa grâce, son équilibre.
Pour la
première fois de sa vie, Saraha rencontrait une femme dont la beauté était plus que
physique, une femme spirituellement belle. Il s'abandonna. Il vit clairement que
c'était cela, la méditation. Il ne s'agissait ni d'une certaine pose ni de la répétition
d'une prière, d'un mantra, il n'était pas question d'aller à l'église, au temple ou à la
mosquée, mais d'être dans la vie, de s'adonner à de petites occupations
quotidiennes en leur accordant une attention totale, en s'y consacrant avec une
telle vigilance que chaque geste devient profond.
Il comprit enfin ce
qu'était la méditation. Il avait essayé de méditer, il avait lutté avec acharnement et
voici que la méditation lui était apparue, vivante. Il la sentait. Il avait l'impression
qu'il aurait pu la toucher, tant elle était vivante. Il se souvint que fermer un oeil en
gardant l'autre ouvert est un symbole, un symbole bouddhiste.
Les
psychologues ont découvert ce que Bouddha savait déjà, deux mille cinq cents ans
avant eux. Bouddha a dit qu'une moitié de notre cerveau raisonne et que l'autre
appréhende intuitivement. L'hémisphère cérébral gauche est le siège de la raison,
de la logique, de la pensée discursive et analytique, de la philosophie, de la
théologie ... Il produit des paroles, des mots, des arguments, des syllogismes, des
déductions, des conclusions ... Le cerveau gauche est aristotélicien.
L'hémisphère cérébral droit est intuitif, poétique. C'est le siège de l'inspiration, de
la vision, de la conscience immédiate, de la conscience totale et spontanée. Sans
argumentation, vous « savez » ... Sans raisonnement, sans déduction, sans
conclusion, vous « comprenez ». C'est cela, la conscience originelle : elle est là,
tout simplement.
La vérité est connue par le cerveau droit, elle est
déduite par le cerveau gauche. Or, une déduction n'est qu'un train de pensées, ce
n'est pas une expérience.
Saraha comprit que la femme avait fermé un
oeil pour symboliser la fermeture de l'oeil de la raison, de la logique. L'oeil gardé
ouvert symbolisait l'amour, l'intuition, la conscience, la vigilance, l'éveil.
Puis il se souvint de l'attitude de la fabricante de flèches. Nous sommes en route
vers ce que nous ne connaissons pas, vers ce que nous ne pouvons pas connaître.
Vers la connaissance véritable, qui est d'appréhender l'inconnaissable, de «
comprendre » ce qui est impossible à comprendre, d'atteindre l'inatteignable. Cette
passion pour l'impossible fait de l'être humain un pèlerin, un chercheur spirituel.
Oui, c'est impossible. Mais cela ne signifie pas que cela n'arrivera pas. «
Impossible » veut dire que cela ne peut arriver que si vous subissez une
transformation totale. C'est impossible pour vous tel que vous êtes aujourd'hui.
Mais il ne vous est pas interdit d'être autrement. Vous pouvez être un homme
radicalement nouveau ... alors, cela arrive. C'est donc possible pour un être d'une
toute autre espèce. A moins de mourir, vous ne connaîtrez pas, disait Jésus.
L'homme nouveau saura.
Vous venez vers moi, mais vous ne trouverez
pas. Je dois d'abord vous tuer. Je suis terriblement dangereux pour « vous » ... Il
faudra que « vous » disparaissiez. Lorsque naît l'homme nouveau, un nouvel état de
conscience existe. Il y a, en effet, en vous quelque chose d'indestructible, quelque
chose que rien ne peut tuer. Personne ne peut l'anéantir. Ce qui est destructible
doit être détruit, alors surgit l'indestructible. Lorsque vous dévoilez cet élément,
cette instance indestructible, cet état d'éveil total et éternel de votre être, vous êtes
un homme nouveau, une nouvelle conscience.
Alors, l'impossible devient
possible, l'inatteignable est atteint, l'irréalisable est réalisé.
Saraha se
souvint de l'attitude de la femme. Ellee visait quelque chose d'invisible,
l'inconnaissable, l'Un ... le but. Comment ne faire qu'un avec l'existence ? La cible,
c'est la non-dualité, la fusion où la distance entre sujet et objet s'évanouit, où
n'existent plus ni moi ni l'autre.
Martin Buber a écrit un beau livre : « Je
et tu ». Il dit que la prière est une expérience de moi-toi. Il a raison, c'est une
expérience de moi-toi. Dieu est « toi », moi je reste « moi ». Il s'établit un dialogue,
un rapprochement. Le bouddhisme n'a pas de prières, il va plus loin, plus haut. Le
bouddhisme dit : même dans la relation moi-toi, vous restez divisés, séparés. La
communion est exclue, même si vous criez à pleins poumons pour atteindre l'autre.
La communion n'a lieu que lorsqu'il n'y a plus de division moi-toi, lorsque le sujet et
l'objet cessent d'exister en tant que tels, lorsqu'il n'y a plus de chercheur, plus de
chose cherchée, lorsque l'union, la fusion est accomplie en un état de pure
conscience.
Parce qu'il avait compris les actes de la femme et reconnu
la vérité, elle l'appela « Saraha ». Il s'appelait Rahul, elle changea son nom. «
Saraha » est un beau mot. Il signifie « celui qui a décoché la flèche ». Sara signifie
flèche, ha(n) veut dire « qui a décoché ». Saraha, « celui qui a décoché la flèche ».
La femme éprouva une grande joie lorsqu'elle vit cet homme reconnaître la
signification de ses gestes symboliques, lire et décoder ce qu'elle essayait de lui
dire, de lui montrer. Elle se mit à danser et dit : « Désormais, tu t'appelleras
Saraha, tu as décoché la flèche. En comprenant le sens de mes actes, tu as
touché la cible »
Saraha lui présenta ses excuses : « Tu n'es pas une
simple fabricante de flèches, pardonne-moi de l'avoir pensé. Je regrette infiniment
mon erreur. Tu es un grand maître et tu m'as fait renaître. Avant cela, je n'étais pas
vraiment un brahmane. Je le suis à présent. Tu es mon maître, tu es ma mère, tu
m'as donné une nouvelle vie. Je ne suis plus le même homme. Tu as raison, mon
ancien nom n'était plus de mise »
Vous me demandez : « Pourquoi
nous donnes-tu un nouveau nom ? » Je le fais pour que vous abandonniez votre
ancienne identité, pour que vous effaciez votre passé, pour que vous ne soyez plus
en rien attachés à votre passé. La cassure doit être nette, la rupture doit être
totale.
Rahul devint Saraha.
Selon la tradition, cette femme
était la forme prise par un bouddha du nom de Sukhnata. Ce bouddha était venu
pour aider l'être potentiellement très grand qu'était Saraha. Mais pourquoi sous les
traits d'une femme ? Parce que selon le tantra, de même que l'homme naît
physiquement d'une femme, il doit renaître en tant que disciple d'une femme
également. Il faut savoir que tous les maîtres sont plus mère que père. Ils ont la
qualité du féminin. Bouddha est féminin, de même que Mahavira ou que Krishna. Ils
ont une grâce et une rondeur féminines. Leur beauté est féminine. Dans leur regard,
pas la moindre agressivité mâle.
Qu'un bouddha ait pris l'apparence
d'une femme est par conséquent d'une grande signification symbolique. Les
bouddhas adoptent toujours une forme féminine, même si leur corps est masculin.
Ils sont féminins pour la bonne raison que tout ce qui naît est issu de l'énergie
féminine. L'énergie masculine peut être un déclencheur, mais elle ne peut
accoucher.
Le maître vous porte en son sein pendant des mois, des
années, parfois des vies entières. Personne ne peut prédire à quel moment vous
serez prêts pour la naissance spirituelle. Le maître est inévitablement une mère. Il
doit disposer d'une formidable énergie féminine, afin de déverser de l'amour sur vous
-autrement, il ne pourra pas vous détruire. Vous ne lui permettrez de vous anéantir
que si vous avez totalement confiance en son amour. D'où peut bien venir votre
confiance ? Seul l'amour que vous percevez chez le maître vous mettra en
confiance. Et lorsque vous lui faites confiance, il pourra vous couper un membre
après l'autre ... Jusqu'au jour où, brusquement, « vous » disparaissez. Lentement,
progressivement ... et tout à coup, « vous » n'êtes plus là. Gate, gate, para gate
-partant, partant, parti. Alors naît ce qui est totalement neuf, autre.
La
femme aux flèches accueillit Saraha. Elle l'attendait. Le maître attend le disciple.
Selon la tradition, le maître choisit le disciple bien avant que le disciple n'ait choisi
le maître. C'est exactement ce qui s'est passé ici. Sukhnata était caché sous une
forme féminine et il attendait que Saraha vienne pour être transformé.
C'est le maître qui choisit. C'est logique, dès lors qu'il est davantage conscient ;
il sait. Il peut sonder les possibilités de votre être, ce qui est potentiel en vous. Il
perçoit votre futur. Il voit ce qui peut survenir. En choisissant un maître, vous pensez
peut-être que « vous » avez choisi. C'est faux. Comment pourriez-vous choisir un
maître ? Vous êtes aveugles. Comment pourriez-vous reconnaître un maître ? Vous
êtes inconscients. Comment pourriez-vous percevoir un maître ? Lorsque vous
pressentez un maître, cela signifie qu'il est déjà entré dans votre coeur, qu'il a déjà
commencé à jouer avec vos énergies. C'est pour cela que vous le sentez.
Avant que le disciple ne choisisse un maître, le maître l'a déjà choisi.
La femme accepta Saraha. Elle l'attendait. Ils partirent ensemble et s'installèrent
sur un lieu de crémation. Pourquoi un lieu de crémation ? Parce que Bouddha a dit :
à moins de comprendre la mort, vous ne comprendrez pas la vie. A moins de
mourir, vous ne renaîtrez pas.
Après Saraha, beaucoup de disciples
tantriques ont vécu parmi les bûchers. Saraha, le fondateur, partit vivre sur un
champ de crémation. Tous les jours, on amenait des cadavres, on les brûlait. C'est
là qu'était le domicile de Saraha et de sa compagne. Un amour immense existait
entre eux ; plus que l'amour entre un homme et une femme, c'était l'amour entre un
maître et son disciple. Un tel amour dépasse ce qu'une relation amoureuse peut
atteindre. L'amour humain est plus intime, sans aucun doute ; une liaison
amoureuse implique les corps. Au mieux, elle englobe aussi le mental, la psyché.
Généralement, il ne s'agit que des corps.
Entre le maître et le disciple, il
y va de l'âme. Saraha avait trouvé la compagne de son âme. Ils vivaient un amour
extraordinaire, un amour magnifique. Un tel amour est très rare.
La
femme enseigna le tantra à Saraha. Seule une femme peut le faire. On m'a
demandé pourquoi j'avais désigné Kaveesha à la tête du groupe de tantra. Un
homme pourrait difficilement tenir ce rôle. Ce n'est pas impossible, mais il devrait
d'abord devenir très très féminin. Une femme ne doit pas se transformer. Elle
possède d'emblée les qualités d'amour, de sollicitude. Elle est naturellement
pourvue de cette attention affectueuse, de cette capacité d'amour, de cette
sensibilité pour ce qui est doux et fragile.
Saraha devint un tantrika,
guidé par la femme aux flèches. II ne méditait plus. Auparavant, il avait rejeté les
Védas, les saintes écritures, les connaissances. A présent, il laissait tomber la
méditation. Des rumeurs circulèrent dans le pays : Saraha ne médite plus !
Il chante, il danse, il ne médite plus. Le chant était devenu sa méditation, la
danse était sa méditation. Célébrer, fêter étaient désormais son mode de vie.
Célébrer parmi les bûchers ! Vivre là où règne la mort et y vivre joyeusement
! Là réside la beauté du tantra. Il joint les opposés, les contraires, il abolit le
paradoxe. En vous rendant vers le lieu de crémation, la tristesse vous étreint,
impossible d'être gai, de chanter ou de danser. Des cadavres se consument, on
n'entend que lamentations et sanglots. Et cela continue jour et nuit ... Comment se
réjouir ?
Pourtant, si vous ne trouvez pas de joie ici, toutes les autres
joies de votre vie ne seront que des leurres. Si vous pouvez vous réjouir face à la
mort, vous accéderez réellement à la joie. Elle ne sera plus conditionnelle.
Dorénavant, la mort n'importera pas plus que la vie. Que quelqu'un meure ou naisse
ne fera plus aucune différence.
Saraha chantait et dansait. Toute gravité.
l'avait quitté. Le tantra n'est pas « sérieux ». Il est ludique, il est jeu. Il est
absolument sincère mais pas du tout sérieux. Il est joie, il est fête. Car le tantra est
la forme la plus évoluée de l’amour ; l'amour est un jeu, l’amour est une fête.
Certaines personnes souhaitent que même l'amour ait grise mine Mahatma
Gandhi a déclaré : ne faites l'amour que lorsque vous voulez procréer. Même
l'amour devient un travail -la reproduction. C'est horrible. Faites l'amour à votre
femme lorsque vous voulez vous reproduire -votre compagne est-elle donc une usine
? Reproduction - le terme est, en soi, repoussant. L'amour est joie ! Faites l'amour
lorsque vous êtes heureux, joyeux, lorsque vous êtes au sommet de la vague.
Partagez cette énergie. Aimez-vous parce que c'est chantant, dansant, riant -pas
pour procréer ! Ce mot est vraiment obscène. Faites l'amour parce que vous
débordez de vitalité joyeuse. Donnez ce que vous avez !
Le jeu entra
dans la vie de Saraha. L'amoureux a toujours envie de jouer. Lorsque votre amour
n'est plus enjoué, vous devenez des époux, vous n'êtes plus des amants. C'est le
temps de la reproduction. Dès que vous devenez des époux, quelque chose de très
beau est mort. La fête est finie. La vie, la sève vivante se sont taries. Vous faites
semblant, l'hypocrisie s'installe.
La vie de Saraha devint un jeu et la
religion authentique se manifesta à la faveur du jeu. L'extase de Saraha était
tellement communicative que des gens venaient le regarder chanter et danser et se
mettaient même à chanter et à danser avec lui. Le champ de crémation devint un
lieu de réjouissances. Les bûchers fumants n'empêchaient pas les foules de se
rassembler autour de Saraha et de sa compagne. Bien sûr, les gens endeuillés
continuaient de venir pour incinérer les cadavres, mais en même temps des foules
de plus en plus denses venaient pour célébrer. Auprès de Saraha et de sa
compagne, la fête était permanente.
Certaines personnes tombaient en
extase et entraient en samadhi, accédaient à la conscience divine en chantant et en
dansant. La vibration, la simple présence de Saraha étaient devenues tellement
puissantes qu'en participant à sa joie, l'irruption du divin devenait chose possible.
L'ivresse mystique de Saraha était telle qu'elle débordait et ennivrait les gens autour
de lui.
Inévitablement, les brahmanes, les prêtres, les érudits, les
bien-pensants commencèrent à le calomnier, à le honnir. Inévitablement. Les
théologiens, les gens instruits, les prêtres, les hommes de bien, les puritains
s'acharnent toujours contre des gens comme Saraha. On dénigrait Saraha sans
vergogne.
« Il est perdu, disaient-ils. Il est perverti. Ce n'est plus un
brahmane. Il vit avec une femme. Il a bafoué ses voeux de chasteté. Ce n'est même
plus un moine bouddhiste. Il s'adonne à des pratiques innommables avec une
créature de basse caste, il erre sans but comme un chien, c’est un dément ».
L'état d'extase était, à leurs yeux, de la démence, une déchéance. Tout dépend de
votre façon d'interpréter. C'est vrai, il dansait comme un fou dans le champ de
crémation. Il était fou. Mais ce n'était pas un chien fou, il était fou du divin !
Tout dépend de votre regard.
Le roi fut averti et s'inquiéta. Les plaintes
contre Saraha se faisaient de plus en plus insistantes. Les gens connaissaient le
profond respect que le roi éprouvait pour Saraha, ils savaient qu'un poste de
conseiller lui avait été offert avant qu'il ne tourne le dos à son ancienne vie. Le roi
avait toujours la plus grande admiration pour l'érudition de Saraha.
Les
gens venaient donc rapporter tout ce qui se disait et dénonçaient Saraha auprès du
roi qui en fut attristé. Il envoya quelques émissaires sur place pour dire à Saraha : «
Reprends tes esprits. Tu es un brahmane, ton père était un grand lettré et tu l'es
aussi, que t'arrive-t-il ? Tu fais fausse route, reviens. Je t'attends. Une place t'es
réservée au palais, tu feras partie de ma famille. Ce que tu fais pour le moment est
mal »
Les émissaires du roi se rendirent auprès de Saraha et celui-ci les
reçut en leur récitant cent soixante versets. Cent soixante versets ... et les
représentants du roi se mirent à danser. Ils ne quittèrent plus le champ de
crémation.
Le roi se sentit de plus en plus inquiet. Sa propre épouse, la
reine, avait toujours manifesté beaucoup d'intérêt pour le jeune homme, elle avait
souhaité le voir épouser leur fille, la princesse. Un jour, elle partit pour voir ce
qu'était devenu Saraha. Celui-ci lui chanta quatre-vingt versets - et la reine ne le
quitta plus.
Le roi voulut en avoir le coeur net. Lorsqu'il arriva au lieu de
crémation, Saraha lui chanta quarante versets. Le roi fut bouleversé, il se mit à
danser comme un chien fou.
Il y a donc trois chants de Saraha. Celui
qui comprend cent soixante versets, le Chant du peuple. Puis le Chant de la reine,
quatre-vingt versets. Enfin, le Chant royal, dont nous parlerons et qui compte
quarante versets. Pour le peuple : cent-soixante versets, parce que la masse des
gens comprend fort peu. Pour la reine, quatre-vingt versets, parce que son
entendement était plus développé. Pour le roi, quarante versets suffisaient, son
intelligence était grande et sa conscience divine près d'éclore.
La
conversion du roi entraîna facilement celle de tout le pays. La tradition rapporte que
le moment arriva où le pays tout entier fut … vide. Vide ? C'est un terme
bouddhiste. Cela signifie qu'il n'y avait plus « personne » dans le pays, les gens
avaient abandonné leur ego et tous ses scénarios. Ils vivaient dans l'instant présent
et les remous, les frictions, la compétition, la violence avaient disparu du pays. Il n'y
avait plus d'« hommes » ou de « femmes » dans ce coin du monde. N'y régnait
plus que le divin. A la base de ce changement radical : quarante versets.
Commençons le pèlerinage et entrons dans le Chant royal de Saraha. On
l'appelle également le Chant de l'action humaine. Ce qui est paradoxal puisqu'il n'a
rien à voir avec l'action. Mais c'est aussi pour cela qu'il s'appelle le Chant de
l'action humaine. Il s'agit de l'être, mais lorsque l'être est transformé, l'action aussi
est transformée. Lorsque vous changez, votre comportement change et pas
inversement. Ne croyez pas qu'en changeant vos actes vous obtiendrez un
changement de votre être. Non. Le tantra dit : changez d'abord votre être ; vos actes
changeront automatiquement. Accédez à un état de conscience différent et tout le
reste suivra : vos agissements, votre caractère, vos habitudes, votre attitude ...
Le tantra croit à l'être, non aux actes ou au caractère. C'est pour cela que
le Chant royal est également appelé le Chant de l'action humaine : parce que
lorsque l'être est transformé, son action est transformée. C'est la seule façon de
changer vos actes. Croyez-vous avoir une emprise directe sur vos actes ? Vous
n'en avez aucune. Vous pouvez jouer la comédie, c'est tout.
La colère
monte en vous mais vous ne voulez pas qu'on le sache. Que faites-vous ? Vous la
réprimez, vous arborez le masque de la civilité. Vous êtes pétris de fantasmes
sexuels. Comment cacher cela ? Opter pour la chasteté, pour le brahmacharya,
faire semblant ... Mais les vertus ostentatoires et les simulacres n'éteindront pas le
volcan qui gronde en vous. Et vous vivrez tendus, dans la crainte de voir la vérité
éclater au grand jour.
Avez-vous déjà observé les gens dits religieux ? Ils
ont constamment peur. La peur de l'enfer les tenaille, ils essaient coûte que coûte
d'atteindre le paradis. Mais ils ne savent pas ce que c'est, le paradis. Ils n'en ont
pas la moindre notion. Personne n'est jamais allé en enfer, personne n'est jamais
allé au paradis, retenez cela une bonne fois pour toutes. Le paradis est en vous,
l'enfer est en vous. C'est vous qui créez votre enfer ou votre paradis. Quelles
qu'elles soient, vos pensées se réalisent.
Si votre être change, vous
devenez soudainement disponibles pour le paradis, le paradis s'ouvre en vous. Si
votre être ne change pas, vous instaurez le conflit. Vous forcez quelque chose qui
n'est pas réellement là. Vous devenez faux, de plus en plus faux. Vous êtes
désormais deux personnes, vous voilà schizophrènes, divisés ... Vous affichez un
personnage alors que vous en êtes un autre. Vous clamez des choses que vous ne
faites pas vraiment. Vous jouez sans cesse à cache-cache avec vous-même.
L'anxiété, l'angoisse sont la rançon de votre imposture. C'est cela, l'enfer.
Revenons au Chant.
Je me prosterne devant le noble Manjusri,
je
me prosterne devant celui qui a conquis le fini.
Il faut comprendre ce
terme, Manjusri. Manjusri était un des disciples de Bouddha, un de ces merveilleux
disciples qui entouraient Bouddha. Ces hommes étaient rares chacun à sa façon.
Mahakashyapa était rare parce qu'il pouvait comprendre le message non prononcé
… Manjusri était rare parce qu'il. était le plus qualifié pour devenir un maître à son
tour.
Chaque fois qu'une personne suscitait trop d'ennuis, .Bouddha
l'envoyait chez Manjusri. Les gens tremblaient rien qu'en entendant ce nom.
Manjusri était très dur, vraiment impitoyable. Les disciples disaient de celui qui était
envoyé chez Manjusri : « Il est livré à l'épée de Manjusri ». Les générations ont
retenu cette expression : l'épée de Manjusri, parce que cet homme pouvait vous
trancher la tête d'un seul geste. Sans la moindre tergiversation. Sa compassion
était si grande qu'il était capable de cruauté.
De fil en aiguille, le nom de
Manjusri devint synonyme de « maître », parce que tous les maîtres sont pleins de
compassion et doivent tous se montrer cruels. Pleins de compassion puisqu'ils
donneront naissance à un être nouveau en vous. Cruels, parce qu'ils doivent détruire
et anéantir l'être ancien que vous êtes.
Avant d'entamer son Chant,
Saraha s'incline donc : Je me prosterne devant le noble Manjusri - le maître de tous
les maîtres -, je me prosterne devant celui qui a conquis le fini. Puis il se prosterne
devant Bouddha qui a conquis, vaincu le fini ; qui est devenu infini.
Comme une eau calme fouettée par le vent
qui se soulève en vagues et en
lames,
le roi pense de beaucoup de façons à Saraha,
qui n'est pourtant
qu'un seul homme.
Imaginez le miroir immobile d'un lac par une paisible
nuit de pleine lune. Un vent puissant se met à souffler, il court sur l'onde et la
surface du lac frémit, se couvre de rides. Bientôt, ce ne sont plus que vagues
tumultueuses. Le reflet de la lune n'a pas disparu mais il s'est brisé en mille
paillettes éparpillées sur l'eau. Le lac paraît tout argenté, mais l'on ne voit plus le
reflet rond de la lune. Il a disparu.
C'est ainsi, dit Saraha, qu'est le
mental de l'homme ignorant, de l'homme plongé dans l'illusion. C'est la seule
différence qui existe entre un bouddha et un non-bouddha. Le bouddha est l'être
dont la tempête mentale s'est apaisée. La tempête, le vent est appelé trishna, le
désir. L'avez-vous remarqué ? Dès que surgit un désir, des milliers de vagues rident
votre coeur. Votre conscience est troublée, distraite. Lorsque le désir s'efface, vous
êtes détendu, vous êtes en paix avec vous-même.
Le désir est le vent
qui altère l'esprit. Et lorsque votre esprit est déformé, vous ne pouvez pas refléter la
réalité.
Comme une eau calme fouettée par le vent
qui se soulève
en vagues et en lames,
le roi pense de beaucoup de façons à Saraha,
qui
n'est pourtant qu'un seul homme.
Saraha dit deux choses au roi.
D'abord : ton mental est trop perturbé par les rumeurs, le vent souffle en raffales sur
le lac de ton esprit. Tu seras incapable de me voir. Bien que je sois un, ton esprit
me reflète sous la forme de mille fragments.
C'était exact. Saraha
sondait sans difficulté le coeur du roi. Or, le roi était désorienté. D'une part, il
respectait ce jeune homme et avait toujours eu confiance en lui ; il savait que
Saraha ne pouvait pas s'être fourvoyé. Mais tant de gens -des bien-pensants, des
gens respectables, des nantis, des érudits- étaient venus lui dire : « Il est déchu, il
est pour ainsi dire devenu fou, c'est un dément, un pervers, il vit avec une femme de
basse caste, sur un champ de crémation. Est-ce un endroit pour vivre ! Il a oublié
tous les rites, il ne lit plus les Védas et ne psalmodie plus le saint nom de Dieu. On
dit même qu'il ne médite plus. Il s'adonne à des pratiques étranges, honteuses,
répugnantes ... »
Le tantra est révoltant aux yeux des gens qui sont
sexuellement inhibés. Cette inhibition, cette répression les empêche de comprendre
ce qui se passe. Donc, tout cela agitait l'esprit du roi comme autant de bourrasques
sur la surface d'un lac. Il se sentait écartelé entre l'amour, le respect qu'il éprouvait
pour Saraha et un doute torturant.
Saraha perçut cela immédiatement :
le roi pense de beaucoup de façons à celui qui est un seul homme. Saraha est un
seul homme, comme la pleine lune. Mais le lac est en effervescence. S'il te plaît,
dit-il au roi, sache qu'il ne t'est pas possible de me comprendre directement de
cette manière, il faut d'abord calmer ce vent qui souffle dans ton esprit. Lorsque les
vagues seront retombées, lorsque ta conscience sera comme le miroir d'un lac
paisible, tu pourras voir. Je ne peux pas te faire comprendre ce qui se passe ici si tu
n'es pas capable de voir. Quelque chose se passe ici, ici même; je suis là, devant
toi, un seul homme, mais je constate que tu me vois comme si j'avais mille
visages.
Au sot qui louche,
une lampe semble être deux.
Lorsque celui qui regarde et la chose regardée ne sont pas deux,
Ah !
l'esprit travaille sur l'essence des deux.
Saraha utilise des
comparaisons, des métaphores.
D'abord : vous êtes agité comme un lac sous
le vent. Puis : le sot qui louche voit deux lampes où il n'y en a qu'une. Il est
incapable de voir qu'il n'y en a qu'une.
Voici une petite histoire.
Mulla Nasrudin avait entrepris d'initier son fils à l'ivrognerie. Après quelques
verres, il dit : « Bien, partons à présent. Nous voyons cette personne deux fois, cela
suffit ». C'est une règle : lorsque vous voyez double, rentrez chez vous, vous avez
assez bu.
« Une personne que nous voyons deux fois ? s’exclama son fils. Où
donc ? Où est cette personne ? »
« Là, à cette table, je vois deux hommes »,
dit le Mulla.
« A cette table ? Mais il n'y a personne ! » s'écria son fils. Le
Mulla avait déjà trop bu.
Souvenez-vous bien de ceci : lorsque vous
n'êtes pas conscient, les choses ne vous apparaissent pas telles qu'elles sont.
Pressez l'index sur un de vos yeux et regardez la lune - vous en verrez deux. Et
lorsque vous voyez deux lunes, il vous est très difficile de croire qu'il n'y en a
qu'une : vous en voyez deux ! Ou encore : une personne est née avec une vue
défectueuse, elle voit double. Vous voyez un objet, elle en voit deux.
Notre vision intérieure est embrumée, couverte de nombreux voiles, de sorte que
nous voyons des choses qui n'existent pas. Et comment ne pas croire à la réalité
de ce que nous voyons ? Nous nous fions à notre vue, alors qu'elle peut être
déformante.
Au sot qui louche,
une lampe semble être deux.
Lorsque celui qui regarde et la chose regardée ne sont pas deux …
Saraha dit au roi : si tu penses que « toi » et « moi » sommes deux, c'est que tu
es inconscient, tu es un sot, un ivrogne. Tu ne sais pas regarder. Lorsque tu vois
vraiment, toi et moi sommes un, celui qui regarde et ce qui est vu ne sont pas deux
choses séparées. Alors tu ne verrais pas Saraha en train de danser, tu te verrais
toi-même danser. Alors, lorsque j'entrerais en extase, toi tu entrerais en extase.
C'est la seule façon de savoir ce qui est arrivé à Saraha, il n'y en a pas d'autre.
Que m'est-il arrivé ? Pour le savoir, tu dois participer à mon être. Ne sois pas un
spectateur. Ne reste pas à l'écart, cesse d'observer. Il faudra que tu participes à
mon expérience. Il faudra te perdes un peu en moi. Tu devras franchir mes
frontières.
C'est cela, le sannyas. Vous vous approchez, vos barrières
commencent à fondre. En participant ainsi, un jour, vous vous trouverez en
résonance avec moi, vous coïnciderez avec moi et vous verrez quelque chose, vous
comprendrez quelque chose. Mais vous serez incapables de convaincre votre voisin
qui est resté simple spectateur -vos visions sont différentes. Vous, vous avez
participé à l'événement tandis que lui observait, sans plus. Vous vivez dans deux
mondes différents.
Bien que les lampes soient allumées dans la
maison,
l'aveugle reste plongé dans l’obscurité.
Bien que la spontanéité
embrasse tout et soit proche,
pour l'égaré elle reste toujours lointaine.
Saraha dit : Vois ! Je suis éclairé. Bien que les lampes soient allumées
dans la maison … Au coeur de mon être, l'obscurité a pris fin. Vois ! Une grande
lumière brille en moi. Mon âme est éveillée. Je ne suis plus le Rahul que tu as
connu, je suis Saraha à présënt : ma flèche a touché la cible.
Bien que
les lampes soient allumées dans la maison,
l'aveugle reste plongé dans
l'obscurité.
« Que puis-je faire ? » dit Saraha. Si tu es aveugle, tu
continueras de vivre dans le noir, même si toutes les lampes sont allumées. Les
lampes ne manquent pas, mais tes yeux sont fermés. N'écoutez pas les aveugles !
Ouvrez les yeux, regardez -moi, voyez-moi. Je suis là en face de vous.
Bien que les lampes soient allumées dans la maison,
l'aveugle reste plongé
dans l’obscurité.
Bien que la spontanéité embrasse tout et soit proche …
Je suis tellement proche de vous ... la spontanéité est tellement proche,
vous pouvez la toucher, la manger, la boire. Vous pouvez danser avec moi, vous
pouvez entrer en extase avec moi. Je suis tellement proche ... vous ne serez sans
doute plus jamais aussi proche de la spontanéité !
pour l'égaré elle reste
toujours lointaine.
Ils parlent de samadhi - de conscience divine - et
lisent les sutras de Patanjali ; ils parlent de grandes choses, mais lorsque la grande
chose arrive, ils lui sont opposés.
C'est curieux. L'homme est un animal
très étrange. Vous appréciez Bouddha, mais lorsque Bouddha arrive et se trouve
devant vous, vous ne l'appréciez pas du tout. Il se peut que vous l'agressiez, que
vous deveniez son ennemi. Pourquoi ? Lire un livre sur Bouddha est parfait, le livre
se trouve dans votre main. Lorsque vous rencontrez un bouddha vivant, il ne se
trouve pas dans votre main - vous tombez entre ses mains. Cela vous effraie. Vous
résistez. Vous aimeriez fuir.
La meilleure façon de le fuir est de vous
convaincre que cet homme déraille, que quelque chose ne tourne pas rond dans sa
tête. C'est votre seule échappatoire : vous vous persuadez vous-même que cet
homme est fou. Ce n'est pas difficile, vous pouvez trouver des milliers de choses à
critiquer chez un bouddha, parce que vous louchez, parce que vous êtes aveugles,
parce que votre mental est agité. Vous pouvez projeter tout ce que vous voulez, lui
attribuer n'importe quel trait.
Voici un homme qui atteint la bouddhéité et
on lui parle d'une femme de basse caste. Ils n'ont même pas regardé cette femme,
ils ignorent tout de sa réalité. Ils n'ont vu qu'une image : elle fabrique des flèches,
elle appartient à une caste inférieure, c'est une paria, une intouchable. Comment un
brahmane peut-il toucher une intouchable ? Comment un brahmane peut-il
s'abaisser à vivre parmi les bûchers ?
Ils ont entendu dire que la femme
s'occupe de la cuisine. C'est une hérésie, une honte : un brahmane qui consomme
un repas préparé par une paria, une. femme de basse caste ! Et que fait Saraha sur
ce lieu de crémation ? Jamais un brahmane n'a vécu en un tel endroit. Le temple, le
palais, voilà ce qui lui convient. Un champ de crémation ? C'est répugnant, avec
tous ces cadavres, ces crânes ... Quelle perversion, quelle souillure, quelle
déchéance !
Ces gens ignorent que si vous ne comprenez pas la mort,
vous ne pourrez en aucune façon comprendre la vie. Lorsque vous avez
profondément sondé la mort, vous découvrez la vie. Elle ne meurt jamais. Lorsque
vous avez totalement pénétré la mort, vous voyez que la vie continue après la mort,
que la mort ne fait aucune différence, qu'elle est inconsistante. Vous ne savez rien
de la vie -elle est atemporelle, elle est éternelle. Seul le corps se décompose. Seul
ce qui est déjà mort meurt. La vie continue. Mais pour le savoir, il faut s'abîmer
dans l'expérience. Ces gens-là ne voulaient rien savoir.
Et puis, on leur a
rapporté que Saraha se livrait à des pratiques étranges. Les ragots et les
exagérations ont dû aller bon train. Chaque fois qu'une rumeur est colportée, elle
s'amplifie. Et le tantra comporte effectivement des pratiques que les ignorants
peuvent interpréter à leur niveau ...
Dans le tantra, l'homme s'assied nu
en face de sa compagne nue. Il la regarde avec une telle intensité que son regard la
perce de part en part -jusqu'à ce que tout désir de voir encore une femme dévêtue
s'évapore. L'homme tantrique est libéré de la forme. C'est une grande technique
secrète. Sans cette perception totale, vous continuez de voir la nudité de l'autre
dans votre tête et le désir de réaliser votre fantasme vous obsède.
Imaginez que vous trouviez brusquement Saraha assis face à une femme nue.
Que penserez-vous ? Votre interprétation en dira long sur vous-même. Vous direz :
« Voyez, le voilà occupé à faire ce que nous rêvons de faire. Mais nous valons
mieux que lui, car nous n'avons jamais cédé à la tentation. Bien sûr, nous
fantasmons de temps à autre, mais cela ne se traduit pas en actes. Lui, il est
déchu ». Vous ne raterez pas l'occasion de vous faire valoir en abaissant autrui.
Que fait Saraha, en réalité ? C'est une science secrète. Pendant des mois
et des mois d'affilée, il reste avec la femme et l'observe. Le tantrika regarde sa
compagne, il médite sur son corps, il regarde et examine tout ce qu'il veut. Si les
seins l'intéressent, il les regarde et s'absorbe dans cette contemplation. Il doit s'en
libérer. Or, la seule façon de se dégager de la forme est de la connaître si
totalement qu'elle perd tout attrait.
Ce qui se passe est à l'extrême
opposé de ce que les calomniateurs propagent. Saraha est en route vers l'au-delà
-jamais plus il ne désirera dévêtir une femme, ni en acte ni en pensée ni en rêve.
L'obsession l'aura quitté. Mais que sait la foule de tout cela ? Ignorante,
inconsciente, elle parle, elle déblatère ...
Bien que la spontanéité
embrasse tout et soit proche,
pour l'égaré elle reste toujours lointaine.
Les rivières, bien que nombreuses, sont une dans la mer.
Les
mensonges, bien que nombreux, seront tous conquis par une vérité.
Lorsqu'un
seul soleil apparaît, l'obscurité,
quelle que soit sa profondeur, s'évanouit.
Saraha dit : « Regarde-moi, le soleil s'est levé. Je sais que l'obscurité en
toi, quelle que soit son opacité, s'évanouira. Regarde-moi ... La vérité est née en
moi ! Qu'importe si tu es plein de mensonges à mon sujet, une seule vérité les
chassera tous »
Les rivières, bien que nombreuses, sont une dans la
mer.
Approchez. Que votre rivière se déverse dans mon océan ; vous
goûterez ma saveur.
Les mensonges, bien que nombreux, seront tous
conquis par une vérité.
La vérité est nue, les mensonges sont nombreux,
seuls les mensonges peuvent être nombreux -la vérité est une. La santé est une,
les maladies sont nombreuses. Une seule santé ... et toutes les maladies sont
vaincues. Une seule vérité ... et tous les mensonges sont balayés.
Lorsqu'un seul soleil apparaît, l'obscurité,
quelle que soit sa profondeur,
s'évanouit.
Par ces quatre versets, Saraha invite le roi à entrer dans son
être profond, intérieur. Il a ouvert son coeur. Il dit : Je ne suis pas là pour te
convaincre logiquement. Je suis là pour te convaincre existentiellement ! Je ne te
fournirai aucune preuve, je ne dirai rien pour me défendre ou pour me justifier. Mon
coeurr est ouvert –entre ! Tu verras ce qui s'est passé ... la spontanéité, le divin, la
vérité est tellement proche de toi. Le soleil s'est levé. Ouvre les yeux !
Retenez ceci : le mystique ne dispose d'aucune preuve. Par la nature des
choses, les preuves sont impossibles. Lui-même est la preuve, la seule. Il vous offre
son coeur.
Réfléchissez profondément à ces versets de Saraha. Chacun d'eux
peut faire éclore une fleur en vous. J'espère que ces quarante versets deviendront
quarante. fleurs, comme ce fut le cas dans le coeur du roi. Le roi fut libéré - vous
pouvez l'être, vous aussi. Saraha a touché la cible. Vous pouvez le faire, vous
aussi. Vous pouvez devenir un Saraha -celui qui a décoché la flèche.